Pendant que mes gens ne cessaient de gémir, je me dirigeai le long de la paroi pierreuse, vers l’endroit où se trouvait l’ouverture ; je ne manquai pas, en marchant, de moduler les cris les plus divers et les plus épouvantables ; toute une meute de démons n’eût pas fait un plus affreux vacarme. Cependant je devais me rapprocher de l’issue ; encore quelques pas, et j’étais dehors ! Mais j’eus la maladresse de laisser choir la bourse et la baguette divinatoire que je tenais dans la même main, ainsi que je l’ai dit.

Abandonner les cent onces d’or ! J’étais incapable d’une telle vilenie. Je me baissai, je tâtai le sol, j’eus bientôt retrouvé la baguette et la bourse. Mais, chose surprenante, lorsque je voulus les ramasser, il me sembla qu’elles étaient devenues étrangement lourdes, ou plutôt qu’elles étaient attachées au sol. De quelle façon ? Je ne pouvais le comprendre. Je fis un violent effort en les attirant à moi. Alors, il se produisit un craquement terrible ; la terre trembla sous mes pieds, et, en même temps je reçus sur le crâne, sur les épaules, sur les reins, un éboulement ruisselant et sonore de menus objets très durs ; ce fut comme si j’étais accablé sous une énorme averse de pierreries et de lourdes monnaies.

Qu’arrivait-il ? Ma baguette était-elle tombée d’elle-même sur le point qu’il fallait toucher pour en faire jaillir un trésor ? Il y avait donc un trésor ! et moi, Joseph Balsamo, j’étais donc un sorcier véritable !

J’eus un autre sujet d’étonnement ; le tumulte redoubla dans la caverne ; des bruits de pas, des jurons sans nombre, des exclamations de colère et d’épouvante ; il était impossible que tout ce fracas fût produit par mes seuls compagnons ! les esprits gardiens du trésor devaient avoir jailli de dessous terre. Ce qui me confirmait dans cette pensée, c’est que je reconnus la voix de Murano, criant plaintivement : « Aïe ! aïe ! je suis rompu ! moulu ! Grâce, messieurs les diables, je vous demande grâce ! Trois cents onces d’or, si vous voulez, vous les aurez. Mais, par pitié, épargnez mes pauvres épaules ! » Ma foi, je commençai à ne pas être exempt d’une certaine appréhension, — ce qui néanmoins ne m’empêcha pas de remplir toutes mes poches de toute la monnaie que je pus ramasser autour de moi. Je fus bientôt rassuré, à un certain point de vue, par d’autres paroles qui, pour être féroces, n’avaient rien de diabolique. « Ah ! ah ! canailles ! voleurs ! traîtres ! bandits ! vous vous êtes introduits dans la caverne de Malvoglio, pour dérober le trésor que nous avons amassé au péril de nos jours ! Que Satan m’emporte au fond du Gibel, si je ne vous fais pas périr sous le bâton ! » Tout s’expliquait. C’était dans la caverne où nous étions que Malvoglio et ses compagnons cachaient le produit de leurs vols et de leurs pillages ; la paysanne nous avait trahis, s’imaginant qu’on en voulait au butin de son amant, et celui-ci nous avait préparé une embuscade. Quant à l’averse imprévue de monnaies qui s’était écroulée sur moi, elle n’avait rien de fantastique non plus ; ma baguette et ma bourse, en tombant, s’étaient sans doute engagées dans l’anneau de quelque trappe et, en tirant violemment, j’avais dû faire jouer le ressort d’une cachette creusée dans la paroi. Quoi qu’il en fût, je me relevai vivement et, malgré la lourdeur de l’or, de l’argent, — peut-être du cuivre — dont j’avais bourré mes poches, je m’élançai hors de la caverne par l’étroite sortie qui laissait voir le bleu lointain de la mer et du ciel. Longtemps encore j’entendis les plaintes du pauvre Murano, qui vraiment me fendaient le cœur.

Je m’étais dérobé au péril immédiat, mais j’étais bien loin d’être hors de danger. Les pirates ne tarderaient pas à s’apercevoir de ma fuite et de mes emprunts ; ils se mettraient à mes trousses, et si rapidement que je courusse, ils avaient des chances de me rattraper.

Je me suis souvent demandé par quelle puissance surnaturelle je me suis vu garanti dans la plupart de mes aventures. Je n’ose croire que ce soit Dieu lui-même qui ait daigné prendre ce soin, bien qu’à la vérité je me sois toujours cru aussi digne de son assistance que nombre de gens, papes, rois ou empereurs, qui l’invoquent à tout propos et affirment qu’il se mêle de toutes leurs affaires, même de celles qui sont du ressort du diable, évidemment.

Comme j’étais passablement empêché, j’aperçus une grande barque de pêche, portant encore sa voile, qui se balançait gracieusement à peu de distance du rivage. Ce devait être le bateau de Malvoglio et de ses compagnons. Je me jetai dans l’eau fraîche et bleue ; en quelques enjambées j’atteignis l’embarcation, qui était abandonnée, ainsi que je l’avais prévu. Je m’y hissai, je levai l’ancre, et une faible brise enflant la voile, je pointai au large sur la nappe calme et imperceptiblement mouvante de la Méditerranée.

Alors, dans la douceur de l’air, dans la mollesse du balancement des eaux, sous la lune qui se leva, belle comme une jeune femme, je comptai ma fortune et j’interrogeai ma conscience.

Tant en or qu’en argent et en cuivre, je possédais la valeur de six mille ducats environ, — y compris les cent onces de l’orfèvre Murano ; pour ce qui était de mes péchés, ils me parurent tout à fait véniels. J’emportais une somme qui ne m’appartenait pas sans doute ; mais à qui l’avais-je prise ? A des voleurs ! Mon action avait quelque chose de louable en ce qu’elle châtiait des criminels. La bourse m’inquiétait davantage ; vraiment j’avais quelques remords nés de la simplicité et de l’honnêteté de Murano. Je conçus un sage projet. Le digne orfèvre s’était ouvert à moi d’une affaire qui lui causait de grands ennuis ; des communautés religieuses l’avaient dépossédé d’un héritage, par suite d’un défaut de forme dans ses titres de propriété. Je me promis d’envoyer à Murano d’autres titres parfaitement en règle, — car je les ferais moi-même, — qui lui permettraient de rentrer en possession de son bien.

En effet, je les lui adressai quelques mois plus tard, et il en usa fort honnêtement, l’excellent homme. De méchantes gens ont blâmé ma conduite en cette conjoncture, mais je n’ai jamais pu arriver à me repentir d’un tort fait à des moines, de même que je n’ai aucun regret d’avoir pris de l’argent à des pirates.