Lorenza quitta le couvent, et l’on fixa le jour de la cérémonie nuptiale. Pour ne pas appeler l’attention du public sur une affaire dont on s’occupait depuis trop longtemps, le cardinal-prêtre, qui devait bénir les épousailles, décida que le mariage aurait lieu sans apparat, à l’église de Saint-Sauveur-des-Champs, dans une petite chapelle de la Vierge. Il fut résolu, en outre, que le fiancé, en dépit de l’usage établi, ne donnerait, la veille des noces, aucune sérénade à sa fiancée. Cela déplut fort à Roméo qui, après Lorenza et le vin de Poli, n’aimait rien tant que la musique. Mais le passementier, la passementière et leur fille elle-même s’opposèrent à toute symphonie.
Cependant Lorenza n’avait que le temps de préparer sa toilette ; ses amies venaient l’aider à coudre sa belle robe blanche. Nous étions fort assidus, Roméo et moi, — car il m’avait réconcilié avec les parents, — à ces aimables réunions que nous fournissions de gâteaux et de citrons doux. Nous coquetions avec les jolies ouvrières, nous précipitant pour ramasser leurs ciseaux, leur fil et leur dé. Lorenza, que le trousseau intéressait personnellement, veillait quelquefois fort tard après le départ de ses compagnes, et nous permettait de lui tenir compagnie ; les parents allaient se coucher.
Un soir que la belle fille était seule, cousant sous l’abat-jour de sa lampe, elle vit entrer Roméo à peu près gris et tout à fait chancelant. Il avait l’heureux défaut d’être ivrogne. Il s’assit derrière elle pour dissimuler son état d’ébriété, et lui raconta qu’il venait de souper avec son frère et moi dans un cabaret où l’on nous avait servi un vin détestable. Cette boisson, qui nous avait renversés tous les trois sous la table, était assurément falsifiée ; il en avait la tête malade et la langue pâteuse. En effet, sa voix était embarrassée. Il paraissait fort animé et jurait comme un beau diable. Lorenza le gronda doucement et essaya de le calmer, car il était en proie à une fâcheuse exaltation. Loin de s’amender et de reconnaître ses torts, le malotru se monta la tête de plus en plus, fit une allusion impie aux noces de Cana, et se prit à cajoler sa fiancée avec une telle vivacité qu’elle lui ordonna de sortir. En dépit de cet ordre, il l’enlaça de ses bras, la maintint impudemment, et l’embrassa de façon à lui faire perdre la parole. On sait quelles forces les femmes puisent dans la colère. Une minute après l’amant épouvanté fuyait devant sa maîtresse, qui lui lançait à la tête tout ce qui se trouvait sous sa main ; et il n’évita d’être assommé qu’en se sauvant à toutes jambes. Le lendemain, Lorenza me raconta cette histoire. On pense que mon indignation fut grande.
— Voulez-vous que j’aille le tuer ? m’écriai-je.
— Non, répondit-elle.
— Et elle ajouta, avec la suprême indulgence de l’amour :
— Il se repentira peut-être.
En ce moment Roméo entra. Pendant que Lorenza, les joues couvertes d’une sainte rougeur, restait muette, j’accablai mon indigne rival des plus justes reproches.
Il feignit de ne rien comprendre a ce que je disais. Une telle effronterie était bien pour donner à penser à la pauvre Lorenza. Il jura avec les serments les plus affreux, des serments à faire choir la malédiction du ciel sur la maison, qu’il n’avait aucun souvenir de cette affaire, et qu’il avait passé la nuit, en compagnie de Lorenzo et de moi, sous la table d’un cabaret ou l’on nous avait empoisonnés. Ce fut en vain que sa maîtresse lui raconta les circonstances de sa visite ; il nia tout comme un forcené, comme le père du mensonge ! et en appela à mon témoignage.
— Que sais-je, répondis-je, puisque je dormais ? Mais il est facile de te disculper. Nous nous sommes réveillés ce matin l’un auprès de l’autre ; les gens de l’auberge peuvent dire si tu es sorti pendant la nuit.