— Qui êtes-vous donc ? m’écriai-je.

— Tu le sauras, dit-il.

Il achevait à peine, que je me sentis enlevé par de robustes bras ; avant que j’eusse pu tourner la tête et protester, j’avais un bandeau sur les yeux, un bâillon sur la bouche ; je fus emporté. Un bruit de roues sur le pavé m’apprit qu’on m’avait mis en carrosse. Tout cela ne me déplut pas ; j’ai un esprit qui s’accommode volontiers des aventures inattendues, et je m’étais désaccoutumé des craintes habituelles aux autres hommes. D’ailleurs, il me paraissait certain, d’après ce que m’avait dit le marquis Agliata, qu’on me conduisait dans quelque repaire d’Illuminés, et j’avais toujours eu le dessein d’entrer dans cette association sur laquelle il courait mille histoires ténébreuses.

On sait qu’il est assez malaisé de se rendre compte du temps qui s’écoule, lorsqu’on est plongé dans l’ombre ; je pense pourtant que le voyage ne dura pas plus de deux ou trois heures ; ce dut être à peu de distance de Francfort que s’arrêta la voiture. Une main me saisit par le bras, solidement, mais sans violence, et une voix, qui n’était pas celle du marquis, me dit avec politesse :

— Veuillez descendre, seigneur Balsamo.

J’obéis. Mes guides — car au bruit de leurs pas je reconnus qu’ils étaient trois ou quatre — mes guides et moi nous marchâmes assez longtemps ; je sentis un vent frais me passer dans les cheveux ; puis il y eut une halte de quelques minutes, pendant laquelle un son de ferraille grinçante m’indiqua qu’on ouvrait une porte. On me dit :

— Passez. Quand vous aurez compté soixante marches descendantes, vous vous arrêterez et vous attendrez.

Je m’avançai sans hésitation ; je me mis à descendre un escalier qui me parut être de pierre. Chose bien faite pour m’étonner, à mesure que je m’enfonçais dans les profondeurs du sol, je n’éprouvais pas cette sensation d’humidité renfermée, de compression, d’air plus rare, que l’on subit lorsqu’on pénètre dans une cave ou dans un autre lieu souterrain. Au contraire, il me semblait que l’espace s’élargissait autour de moi, qu’un souffle pur et sain comme les vents du large m’enveloppait, me poussait doucement ; cette descente me faisait l’effet d’une ascension ; si mon bandeau était tombé en ce moment, je n’eusse pas été surpris de me trouver sur le sommet d’une montagne, dans la vivante clarté de l’air libre, au dessus des nuées.

Après la soixantième marche, je me tins immobile, ainsi qu’on m’avait dit de le faire.

Qu’allait-il se passer ? Je ne me sentais pas inquiet, mais ma curiosité était passablement éveillée.