Bien des années plus tard, j’étais à Mittau, qui est la capitale du grand-duché de Courlande ; ce n’est point une ville fort agréable, mais j’y avais été accueilli par toute la noblesse et par le grand-duc lui-même avec les marques d’un si profond respect, que je trouvai poli d’y séjourner quelques mois. Ma chère Lorenza se plaignait bien un peu d’y manquer de divertissement, et même elle en bâillait quelquefois ; il n’y avait pas grand mal à cela, parce que, dans son beau visage, le bâillement n’était qu’une espèce de sourire qui ouvrait mieux sa bouche, cette rose perlière.
Je crois que peu de personnes auraient reconnu dans l’illustre comte de Cagliostro le petit moine défroqué dont j’ai raconté les amours et les juvéniles escapades. J’avais un grand air et une magnifique tournure, et je menais un train de maison qui eût fait envie à plus d’un prince. Il est évident que j’étais riche, puisque j’étais prodigue. Je distribuais plus d’or aux pauvres gens que mon alchimie n’en promettait aux riches assez niais pour me croire. D’où me venaient ces richesses ? Il est inutile de le dire ; j’aime mieux le laisser deviner. J’ajoute qu’il courait sur moi des légendes dont j’avais lieu de m’enorgueillir : nul n’ignorait que j’avais trouvé la pierre philosophale, qu’avec un seul regard je faisais un diamant d’un caillou du Rhin, que je lisais dans l’avenir comme un abbé dans son bréviaire, et qu’il me suffisait d’imposer les mains à un malade pour qu’il fût guéri incontinent.
Tout cela était avéré ; mes cures, mes prophéties, les morts évoqués par ma volonté, étaient l’entretien de toutes les nations civilisées ; il est incontestable que j’aurais été, à mes propres yeux, le plus extraordinaire et le plus considérable des hommes, si je n’avais été un dieu.
Ce matin-là, je me sentais de fort bonne humeur. J’avais reçu d’agréables nouvelles de la Loge de Vienne en Autriche, où le vénérable Saba II m’avait évoqué en présence de tous les frères ; il paraît que j’avais daigné leur apparaître, porté dans les airs par sept anges, au milieu d’une nuée, et que je leur avais adressé un discours plein de belles pensées. J’en étais bien capable. Le vénérable Saba m’en témoignait sa reconnaissance, et il ajoutait, en parlant de Lorenza : « Oserai-je vous prier, ô mon Père adoré, ô mon Tout, ô mon Maître éternel, d’offrir mon respect et mon humble obéissance à la divine Maîtresse ? » Tout était donc pour le mieux. Je me promis cependant de faire savoir aux Maçons de Vienne qu’ils feraient bien de ne pas m’évoquer souvent de la sorte, parce que ces voyages aériens, quoique je les fisse en esprit et sur des ailes d’anges, ne laissaient pas de me fatiguer un peu.
Après avoir parcouru quelques autres lettres, dont l’une m’était adressée par l’impératrice de Russie, qui me sollicitait de venir à sa cour, j’agitai une petite sonnette d’or pur, — je ne l’avais pas fabriquée, — qui était à la portée de ma main.
Un de mes serviteurs entra.
— Faites ouvrir les portes du palais. Je viens d’être averti que Mme de Recke me fait l’honneur d’une visite.
Bien qu’habitué à mes façons, le valet ne put dissimuler son étonnement.
Par qui avais-je pu être prévenu de cette arrivée ?
— Hâtez-vous, lui dis-je, le carrosse n’est plus qu’à cinquante pas de la porte.