La vérité, c’est que j’avais aperçu la voiture, aisément reconnaissable, de Mme de Recke, dans un de ces petits miroirs penchés qu’on a coutume, en Allemagne et en Courlande, d’appliquer au rebord extérieur des croisées. J’avais jugé convenable d’étonner mon domestique. Il ne faut négliger aucun moyen de se faire valoir, surtout aux yeux des petits.
Une superstition d’antichambre peut devenir une croyance de cour.
Je ne dirai que quelques mots de Mme de Recke, bien que j’aie conservé d’elle le plus agréable souvenir. Jeune, belle, — belle surtout par la profondeur rêveuse de ses yeux, — très riche, ce qui n’a rien de bien fâcheux, et très influente sur la noblesse du grand-duché, je n’avais pas tardé à m’en faire une amie, et j’ose le dire, une espèce d’esclave. Je n’avais pas eu beaucoup de peine à cela. Cette charmante femme était encline aux choses mystiques ; je crois même qu’elle était un peu somnambule ; elle avait pour le Sauveur du monde une tendresse passionnée et vaguement maladive, qui la faisait tomber en extase à la seule vue d’une image de Jésus-Christ. Elle se figura que je ressemblais à son céleste amant. Le fait est que cette ressemblance était purement chimérique, car je commençais à prendre un peu de ventre.
Mais je laissai à Mme de Recke une erreur qui lui était chère. Aurais-je pu abuser de la dévotion qu’elle me témoignait pour manquer à mes devoirs d’époux ? Cela était possible, mais je m’en donnai garde. En m’aimant, elle eût peut-être cessé de m’adorer.
Quand elle fut entrée dans le salon où je l’attendais, j’eus la plus grande peine à l’empêcher de s’agenouiller ; je ne pus obtenir qu’elle ne me baisât point les mains.
Elle avait les lèvres fraîches comme une rose humide de rosée.
— Amie, lui dis-je, je vous remercie de votre zèle, mais je ne puis accepter l’offre que vous venez me faire. Ma mission m’occupe tout entier, et n’est pas compatible avec les soucis que m’occasionnerait le gouvernement du grand-duché de Courlande.
— O maître ! s’écria-t-elle, qui donc a pu vous instruire ainsi ?
— Vous savez, répondis-je en souriant, — car c’était ma coutume, surtout avec les femmes, de mêler un peu de familiarité aux miracles ; j’étais prodigieux avec bonhomie ; — vous savez que toutes choses me sont connues. Eh bien, je vous le dis en vérité, la couronne grand-ducale n’a rien qui puisse me séduire. Je vous sais gré d’avoir intéressé en ma faveur le comte de Medem, le comte de Howen et le major Vonkorf, avec qui votre conférence a duré hier jusqu’à une heure fort avancée de la nuit ; je pense, comme vous et comme eux, que les États de Courlande ne refuseraient pas de déposer le prince régnant ; et, certainement, ils ne feraient aucune difficulté pour me choisir comme son successeur. Mais ne parlons pas de cela, je vous en supplie. C’est à d’autres trônes que j’aspire. Et, d’ailleurs, j’ai de l’amitié pour Son Altesse.
Elle se jeta à mes pieds ; elle me conjura de consentir à être le souverain de son pays. La conspiration était bien ourdie ; la réussite, je le reconnaissais moi-même, était assurée ; seul je pouvais faire le bonheur de la malheureuse Courlande. Mais je lui dis sévèrement :