— Femme, pourquoi me tentes-tu ?

Elle s’humilia. Je lui imposai pour pénitence de rester trois jours sans être admise en ma présence. Comme elle pleurait beaucoup : « Eh bien ! deux jours seulement ! mais je n’en retrancherai pas une heure. »

Quand elle fut partie, ma femme entra violemment (elle avait sans doute écouté à la porte) et elle me dit :

— Il faut avouer, Joseph, que tu es un grand sot ! J’aurais été très contente, moi, d’être grande-duchesse.

Je la pris sur mes genoux, et lui baisai l’oreille qu’elle avait petite et rose.

— Lorenzina, lui dis-je, César a refusé la couronne des mains du général Marc-Antoine, et Cromwell l’a refusée des mains du général Lambert. Je puis l’affirmer, puisque j’étais à Rome en l’année 710 de la fondation de cette ville, et à Londres en l’année 1657.

— Nous sommes seuls, bête ! répondit Lorenza.

Lorenza est peut-être la seule femme au monde qui ne m’ait jamais témoigné beaucoup de respect : nul n’est prophète dans son lit.

II
Le grand œuvre.

Une heure plus tard, vêtu d’une laine sans tache et la mitre magique au front, ayant à ma ceinture la serpe, la baguette et l’épée, — car la serpe coupe les mauvaises Pensées, la baguette évoque les bons Esprits, et l’épée écarte les Terreurs, — je me tenais debout, au centre d’un inextricable fouillis de fourneaux, de cornues, de serpentins, de vases et de fioles de toute sorte, sous de hautes poutres d’où pendaient des animaux étranges, vaguement agités. J’étais dans le laboratoire que le grand-duc de Courlande avait fait disposer selon mes indications, dans sa propre résidence. Le soleil, qui s’inclinait vers l’horizon, entrait magnifiquement par une large fenêtre, allumait les yeux d’émail des bêtes mortes, faisait étinceler la verrerie des ustensiles hermétiques, et me baignait moi-même d’une splendeur sacrée.