— Tu demandes beaucoup, répondis-je ; l’initié, — ainsi que le prouvera un sage qui naîtra dans vingt-trois ans, six mois et douze jours, — est celui qui possède la lampe du Trismégiste, le manteau d’Apollonius et le bâton des Patriarches.

— Je me contenterai d’être adepte.

— Tu demandes plus encore. L’adepte est celui qui, par la pensée et par l’œuvre, s’exalte jusqu’à la divinité ! As-tu renoncé aux préjugés, aux passions ? Es-tu certain de tenir à la raison, à la vérité, à la justice, plus qu’à toute autre chose humaine ? Te sens-tu capable d’obéir aux quatre verbes du mage : SAVOIR, OSER, VOULOIR, SE TAIRE ? Si tu peux à ces questions répondre « oui » avec franchise, je te conduirai dans le Sanctum Regnum, qui est le royaume de la Magie.

— Je ne l’entends pas ainsi, fit le prince. Je voudrais avoir la Pierre philosophale, qui transforme en or tous les métaux, préserve de toutes les maladies, assure la jeunesse, la santé, la beauté et la vie immortelle.

— Tu demandes peu, répondis-je avec un ton de dédain. Écoute cette parabole : Une fois, Jésus voyageait de compagnie avec Judas Iscariote et Simon Baryona. Ils arrivèrent dans une hôtellerie, et comme ils avaient grand’faim, ils furent attristés de n’y trouver qu’une oie très petite et très maigre. Le régal était chétif pour des voyageurs affamés ; la troisième partie de la bête n’eût fait qu’aiguillonner l’appétit de chacun. Jésus dit : « Nous avons sommeil ; allons dormir. Au réveil, nous nous raconterons nos rêves, et celui qui aura fait le plus beau songe mangera tout seul la petite oie. » Ils firent comme Jésus avait dit. En se réveillant : « Moi, dit saint Pierre, j’ai rêvé que j’étais le vicaire de Dieu » ; Jésus dit : « Moi, j’ai rêvé que j’étais Dieu même » ; Judas Iscariote, à son tour, dit d’un ton hypocrite : « Moi, j’ai rêvé qu’étant somnambule je me relevais, descendais doucement à la cuisine, prenais l’oie et la mangeais. » Là-dessus, on descendit ; l’oie avait disparu ; Judas, au lieu de rêver, l’avait mangée. — Profane qui m’écoutes, est-ce Judas que tu veux imiter ? Préfères-tu la réalité vile aux sublimes vérités des idées ?

— Les beaux rêves sont une belle chose, dit le duc, mais Judas a mangé l’oie.

— Reçois donc la moins bonne part, répliquai-je, tu auras la Pierre !

— Quoi ! vraiment, je l’obtiendrai ?

— Par moi, tu l’obtiendras. C’est un jeu pour le Mage de matérialiser le principe de vie, de le résumer, de le condenser dans la pierre philosophale, appelée aussi Or Vierge, et qui, broyée, donne la poudre rouge, dont la sensibilité est telle qu’elle se dissout lentement sous le regard.

Il me baisa les mains. Je repris :