— Vous me flattez, reprit-il avec un léger rire, car j’estime le silence à l’égal d’une louange ; mais n’êtes-vous pas curieux de savoir mon opinion sur vous ? Vous êtes un pontife et un chevalier d’industrie, un mage et un charlatan, un philosophe et un escamoteur. Pas de principes, des appétits. Un grand homme peut-être, un enfant à coup sûr. Des facultés prodigieuses, auxquelles vous donnez un emploi bon ou mauvais, suivant le temps et votre caprice. Plus de résolution que de volonté. Une habileté inouïe à profiter de tous les hasards de la vie, et la faculté de donner aux gens du cuivre en leur persuadant que c’est de l’or. Une séduction naturelle si puissante que vous y cédez vous-même et que vous n’êtes pas éloigné de croire en vous. Mille contradictions que vous accordez ; des passions ardentes et une insouciance complète. Vous adorez votre femme et vous la trompez ; vous permettez même qu’elle vous trompe. Vous inspirez à la fois l’enthousiasme et la répulsion. On vous adore, on vous abhorre. Et ce n’est là que ce que tout le monde voit. Il y a derrière vous — vous n’avez pas menti — quelque chose d’énorme et de noir qui s’agite, une effrayante araignée dont vous êtes une des pattes. Je crois que je sais ce que c’est. Dieu vous pardonne, monsieur Joseph Balsamo ! vous ferez perdre la tête à beaucoup de gens, mais vous périrez plus misérablement que vos victimes.
Je me souviens que je pensai d’abord à me mettre en colère. Je n’y pus réussir. Cet étrange personnage avait une façon de parler qui imposait je ne sais quel respect ; je me bornai à lui demander, en baissant un peu la tête, et en essayant de sourire :
— Qui êtes-vous donc, monsieur ?
Il prit son chapeau, qui était sur une chaise, et se disposa à partir.
— Monsieur le comte, dit-il, je suis votre serviteur ; vous voyez en moi un humble ministre de l’évangile ; je demeure à Zurich, en Suisse, et je m’appelle Gaspard Lavater.
IV
Histoire d’une sultane, d’un grand-prêtre, et d’une jolie sorcière appelée O’Silva.
Un matin, j’entrai dans la chambre de ma femme, et j’avoue que ce jour-là j’étais d’humeur maussade. Avais-je quelque sujet de mécontentement ? Personne ne se fût avisé de le croire. Ma réputation était à son apogée ; après maints voyages où ma gloire avait acquis un nouveau lustre, après avoir séjourné à Strasbourg où je guéris mille malades et soulageai mille infortunes, j’étais rentré à Paris, et j’y triomphais depuis deux années. J’avais une cour composée non pas seulement d’adorateurs, mais de fanatiques. Ce qu’ils racontaient de moi me faisait pâlir, et je ne pouvais me décider à les croire, en dépit de leur sincérité. Le prince de Rohan, grand aumônier du roi, évêque et cardinal, ne connaissait qu’un être infaillible au monde, moi ! Sur la cheminée principale de son appartement figurait mon buste avec cette inscription en lettres d’or :
DIVO CAGLIOSTRO
De l’ami des humains reconnaissez les traits ;
Tous ses jours sont marqués par de nouveaux bienfaits ;