— Bon ! tu plaisantes ! Tu sais bien, bête, qu’il n’y aura ce soir, à la loge, que les initiés et toi.

— Il est vrai. J’ai peut-être quelque autre sujet de souci. Nous en reparlerons, laissons cela. Ah ! ah ! voici une gazette de Hollande qui traîne sur le tapis. T’es-tu fait raconter l’histoire de la sultane Myria ? Il n’y a rien de plus divertissant, et j’ai bonne envie de te la lire.

Je m’assis près de Lorenza, je ramassai la gazette, sans qu’elle répondît, et je me mis à lire à haute voix :

— « Il était une fois un calife bien portant qui gouvernait ses peuples à la bonne franquette, pas méchant, point bruyant, et ne demandant qu’une chose au monde, c’est qu’on le laissât fabriquer des cages à hannetons, dont il était fort curieux… »

— Ma foi dit ma belle Lorenza, en mordillant les plumes de cygne d’un éventail peint par Adélaïde Ouyard, ton conte commence agréablement ; continue, Joseph.

— « Ce bonhomme de calife ne voulait donc que la félicité de ses peuples, à la condition, s’entend, qu’il ne fût point obligé d’y veiller de trop près, et qu’on ne le chicanât point sur ses manies innocentes. (Il avait des cages à hommes pour ceux qui blâmaient ses cages à hannetons.) N’étant encore qu’héritier présomptif de la couronne de Perse, il avait donné une belle preuve de sa longanimité en épousant, sans la connaître, la première princesse qu’on lui avait offerte. Par bonheur, lorsqu’il prit le temps de la regarder, il se trouva que c’était la plus belle sultane de la terre.

« On l’appelait Myria, à cause de sa fière prestance, de son corsage splendide, de ses beaux yeux souverains et de son éblouissante blancheur ; toutes qualités exprimées par ce nom de Myria qu’on réserve aux divinités, et dont le sens peut se traduire par « dix mille perfections ».

« Myria ne tarda pas à donner a son époux une jolie petite fille, et le bon roi, qui n’espérait pas se voir à pareille fête, car il n’avait jamais eu d’enfants, même avant son mariage, voulut faire présent à sa femme d’un collier de diamants d’une magnificence telle que la sultane en demeura éblouie. Mais cette merveille était chère et les finances de l’État étaient si obérées ! Myria crut devoir montrer une grandeur d’âme inusitée, et refusa cette parure, en déclarant qu’il valait mieux acheter un vaisseau à l’État avec la somme que les pierreries auraient coûtée. Une si noble réponse rendit la sultane très populaire, et les poètes du temps, car cette engeance pullule partout, déclarèrent que le collier ne valait pas la place qu’il aurait cachée… »

— On dit cela, interrompit Lorenza, mais les diamants sont faits pour ne rien gâter. Enfin, il faut bien se résigner, puisque les contes orientaux sont à la mode. Après ?

— « Après la petite fille, continuai-je de lire, vint un petit garçon, et les réjouissances furent au-delà de ce que vous pouvez imaginer. Le roi revint à la charge ; le précieux collier, qui valait deux millions de tomans, — un peu plus, un peu moins (je ne l’ai point soupesé, et Dieu sait si je m’en soucie), — fut derechef mis en avant. Mais en vain. Ce nouvel acte de désintéressement causa dans le pays un tel enthousiasme que la sultane commença à mourir d’envie d’avoir ce collier qu’elle passait son temps à refuser.