— D’abord, je ne vous dis pas que c’était vraiment un bonnet. Peut-être même cela n’y ressemblait-il pas du tout, malgré la dentelle et les entre-deux. Imaginez ce qu’il vous plaira. J’aime à être convenable, et je le suis. Ce qui est certain, c’est qu’à l’heure qu’il est, au lieu de manger du pâté de foie gras qui me trouble toujours l’estomac et de rire avec un tas de gens qui ne me troublent plus le cœur, je serais en train, comme une bonne petite bourgeoise, de dormir tranquillement, bercée par le ronflement de mon mari, ou de surveiller le sommeil d’un mioche endormi sous les mousselines d’un berceau, si je n’avais pas eu confiance en ce maudit bonnet-là !
Sans nul doute, Rose Mousson voulait raconter une histoire ; ce soir-là, précisément, on s’ennuyait fort ; on écouta, en pensant à autre chose. Lisez comme nous écoutâmes.
« Vous autres qui vous contentez de ce que nous sommes — et je ne vous en fais pas mon compliment ! — vous ne vous inquiétez guère de ce que nous étions autrefois ; vous vous figurez peut-être que nous avons toujours eu des robes de deux mille francs, et que, si nous avons été en nourrice, ç’a été au café Anglais. Erreur. Il y a des commencements. Les fleurs les moins rares, celles même que tout le monde respire, ont été des boutons. Les filles ont été des petites filles. Tenez, la grande Clémentine, là-bas, qui a toujours envie de s’en aller parce que ses chevaux pourraient prendre un rhume en l’attendant à la porte, marchait à quatre heures du matin dans les rues, un petit balai sur l’épaule, derrière sa mère qui portait un balai plus grand ! Ne dis pas non, mon concierge t’a reconnue l’autre jour. Moi, c’est différent. J’ai reçu de l’éducation. On m’a appris l’orthographe. A présent, quand j’écris, je fais des fautes pour ne pas avoir l’air de poser. Mais je m’exprime bien quand je veux, hein ?
Papa et maman — des gens honnêtes, avec de petites rentes, — m’avaient mise dans un couvent. Une très grande vieille maison, des arbres, puis des murs. Comme je ne m’appelais pas Mousson et que personne ne pouvait deviner que je prendrais ce nom-là un jour, j’avais pour amies tout ce qu’il y avait de mieux dans le couvent en fait de pensionnaires. Des filles de banquiers, des filles de marquis ! Enfin, de jolies connaissances. Il y en avait une surtout qui m’adorait : Adèle. Adèle de Lamprade. Les deux sœurs, voilà ce que nous étions. Qui voyait l’une, voyait l’autre. Quand on nous cherchait, on était bien sûr de nous trouver ensemble dans quelque coin du jardin, assises au pied d’un arbre, et nous racontant tout bas des histoires, des histoires à n’en plus finir. Si bien que j’étais très contente, moi, au couvent, et que je n’aurais pas demandé mieux que d’y rester toujours, si je n’avais pas eu — toute petite, quatorze ans, — une envie de me marier, oh ! mais une envie !
Car, voyez-vous, il faut que je vous le dise, les jeunes filles honnêtes sont très honnêtes, ça, c’est vrai, mais il y a des moments où elles ressemblent joliment à celles qui ne le sont pas. Les cocottes qui commencent, qui n’ont encore que des robes de quatre sous, passent leur temps à songer qu’il existe des théâtres, de beaux cafés et surtout des bals, de grands bals sous des arbres de zinc et sous des girandoles de verres blancs, où viennent des messieurs très chics, des étrangers, des Anglais, des Russes. Si on pouvait aller là, comme les autres, avec des toilettes, on trouverait peut-être quelqu’un de très convenable qui serait bon pour vous, ne regarderait pas à la dépense. Eh bien, les demoiselles sages ont des idées dans ce genre-là… avec des différences. Le monde qu’elles rêvent, c’est un Mabille où l’on trouve des maris.
Dans le couvent où j’étais, on pensait tellement au mariage, et celles qui n’étaient pas très jolies ou pas très riches avaient une si belle peur de coiffer sainte Catherine, que c’étaient, la nuit et le jour — la nuit surtout, — des prières à nos patronnes et des vœux à la bonne Vierge, pour être sûres de trouver un mari dès qu’on rentrerait chez ses parents.
On s’avisait aussi d’un autre moyen, bien meilleur.
Vous ne savez peut-être pas une chose : c’est que rien ne porte bonheur pour le mariage comme d’avoir à soi le bonnet qui a coiffé une jeune personne pendant la nuit de ses noces. Nous le savions, nous ! Et la chose était certaine, il ne fallait pas dire non. On citait vingt exemples. Des filles très laides et très sottes, sans le sou — on se souvenait d’elles, on disait les noms, — avaient été épousées quinze jours après leur entrée dans le monde, uniquement parce qu’elles avaient possédé l’un de ces bonnets.
Vous imaginez si l’on avait envie d’en avoir, de ces amulettes-là ! Aussi, la convention était faite et jurée entre amies : celle qui se marierait la première ne manquerait pas de donner à l’autre le précieux porte-bonheur ; quand Adèle de Lamprade quitta le couvent, je me jetai à son cou toute pleurante et je lui dis à l’oreille : « Oh ! tu m’enverras ton bonnet, dis ? »