Je plains très sincèrement les hommes qui ne gardent pas, dans quelque tendre recoin du cœur, le souvenir d’avoir joué, tout jeunes, avec de jeunes demoiselles, aux jeux innocents, le soir, dans le jardin étroit d’une petite maison de province ! Car ils n’ont pas connu l’exquise puérilité des amourettes à la fois naïves et sournoises, des consentements qui ne savent à quoi ils consentent, des refus qui ne savent ce qu’ils refusent, des petites douleurs qui pleurent, des petites bouderies qui rient ; car ils ignorent le plaisir aigu, et comme tranchant, qui cingle les nerfs, d’entendre des noms de jeunes filles criés dans de brusques envolées de joie par d’autres jeunes filles, et le charme de miauler « miaou » devant une porte à demi fermée quand la chatte, derrière le battant, est un ange, et le tremblant délice de baiser, entre les barreaux d’une chaise, parmi les regards qui se moquent ou qui envient, toute la rougissante pudeur des vierges sur la joue d’une enfant qui veut bien !
Une fois, nous convînmes d’un jeu nouveau ; il s’agirait de trouver une rose que Lucienne — Lucienne, ma préférée ! — aurait cachée sur elle, dans sa robe ou dans ses cheveux.
— C’est fait ! me cria-t-on.
Eh bien, je ne découvris point la rose. Vainement, je fouillai — oh ! avec quel désir de ne pas trouver trop vite ! — les poches longues de la jupe, où, dans les plis du mouchoir, se heurtaient un dé et un étui à aiguilles ; vainement j’osai, du bout du doigt, écarter un peu le col étroit de toile empesée, qui met une ligne vermeille dans la blancheur du cou ; vainement je soulevai, du souffle plutôt que de la main, les pâles bandeaux blonds et doux pour voir si la petite fleur n’était pas cachée dans la petite oreille : je ne découvris pas la rose ! Je frappais du pied, je me mordais les lèvres. J’étais à la fois plein d’humiliation et de désespoir ; car ils se moquaient de moi, les autres, et le prix de la trouvaille eût été un baiser de Lucienne !
Furieux d’avoir dû « donner ma langue au chat », je me retirai au fond du jardin ; j’allais, venais, maussade, sous la charmille toute traversée de lune.
Mais Lucienne s’esquiva et s’en vint me rejoindre.
— C’est que vous avez mal cherché, dit-elle en ouvrant sa divine bouche rouge, où la fleur s’épanouissait comme dans une autre fleur à peine plus grande.
Et elle ne me défendit pas de cueillir avec les lèvres, entre la neige de ses dents, la délicieuse rose tout humide d’une ineffable rosée.
— La bonne fortune est jolie et fraîche comme un bouquet de campanules des champs. Mais qui n’entend qu’une clochette n’entend qu’un son, dit Mme de Ruremonde.