Le second amoureux raconta cette histoire :
Tandis que du fond d’une baignoire, derrière la claque retentissante, je voyais, le soir de la première, les personnages créés par ma fantaisie vivre et se mouvoir dans la réelle chimère de la scène ; tandis que mes vers, — ces vers écrits dans la fièvre des nuits heureuses ! — sonnaient leurs triomphales rimes parmi le grand silence qui approuve ou la furie des applaudissements, je ne songeais pas à mon œuvre, non, ni au succès, ni à la gloire ! Toutes mes pensées, tous mes sens, toutes mes forces vitales, convergeaient vers l’extraordinaire et magnifique comédienne, par qui mon drame devenait la vie, par qui ma parole devenait un chant. Aux répétitions, elle ne m’avait guère satisfait ; même, nous nous étions, parfois, assez vivement querellés ; c’est à peine si j’avais vu qu’elle était séduisante, et si belle ! Mais là, dans la chaude apothéose du théâtre, traînant sa robe de brocart d’or avec un bruit sonore de longues périodes, riant des rires rouges qui veulent des baisers, levant de beaux bras nus qui imposent la caresse, grande, grasse, blanche, avec des rougeurs de sang soudain sous la neige vivante des épaules et de la gorge, elle était bien, dans la splendeur des criminelles amours, la formidable courtisane italienne des temps anciens, telle que je l’avais pensée, la femelle héroïque des cardinaux et des papes. Je l’aimais, moi aussi, comme le héros de mon œuvre, je l’aimais, je l’aimais ! La lumière de sa beauté, au fond de la loge obscure, m’inondait, m’éblouissant, et je m’enivrais, malgré la distance, de violentes senteurs de chair, comme un homme qui fourrerait et roulerait sa tête dans un bouquet de femmes. Quand la toile tomba, je m’enfuis. Je me souciais bien d’entendre les acclamations glorieuses dont mon nom fut salué ! Et je ne montai pas sur le théâtre. Si j’étais entré dans le foyer, si j’avais vu, de près, l’admirable comédienne qui avait réalisé mon rêve de poète, l’adorable femme qui me l’avait fait oublier, je me serais élancé vers elle, je l’aurais embrassée, enlevée, emportée ! Fou, je craignais d’être ridicule, et absurde. Je courus à travers les rues, sans savoir où j’allais. L’enlacement dont elle avait étreint, pendant qu’il rendait l’âme, le jeune homme amoureux de la pièce, je l’avais autour du corps, comme une ceinture vivante et acharnée, dont rien désormais ne me délivrerait. Il y avait des étoiles au ciel ? non, ses yeux ! et toute la furie des passions qui avaient jailli de ses prunelles, qui s’étaient projetées, éperdues, dans l’emportement de ses gestes, qui avaient délicieusement râlé dans sa mourante voix, me poursuivait, me talonnait, me rejoignait, me saisissait avec des rudesses de mains qui vous empoignent aux épaules. Enfin, je rentrai chez moi, tout plein et tout enveloppé d’elle. Je remarquai, surpris, que la porte de mon appartement était ouverte ; et, à peine avais-je franchi le seuil, que je la vis, elle, là, m’attendant dans son royal costume de courtisane romaine, et que, dans un écartement lumineux de brocart d’or, elle me mit autour du cou l’impérieuse caresse de ses brûlants bras nus !
— Voilà une belle aventure ! dit Mme de Ruremonde ; puisque vous avez eu la rare fortune de posséder, dans une femme, l’incarnation de votre rêve. Je ne cache pas que vous avez quelque chance de gagner le prix convenu.
Le dernier des rivaux fit ce conte :
« Dès que je fus assis dans le wagon, je demeurai sous le charme. A côté d’un homme gras et doux, tranquille — son mari évidemment, — une jeune femme tout en noir lisait, avec une attention qui pense à autre chose, le roman d’une revue. Une bourgeoise, certes, car aucune singularité ne pimentait la modestie de sa toilette ; les gants des longues mains — des gants de Suède, gris, — n’avaient que deux ou trois boutons ; la voilette, ni trop ni trop peu baissée, laissait voir deux fines lèvres, à peine roses, qui ne s’entr’ouvraient pas, sévères. Mais tout le ciel — le ciel tel qu’il nous apparaît à seize ans, bleu pâle, où passent des volées d’anges, — était visible, adorablement, derrière la dentelle, dans ses yeux. Je sentis soudainement que j’étais en présence de celle que j’avais toujours espérée sans la rencontrer jamais, de celle que, rencontrée enfin, j’aimerais éternellement. Et, quelque chose d’analogue à ce que j’éprouvais, elle l’éprouva. Ne me croyez point, j’y consens ! moquez-vous, moquez-vous ! Je vous dis que, nos regards s’étant rencontrés, il y eut dans les siens un éveil pareil à celui que produit l’entrée d’un flambeau dans la pénombre d’une chambre ; et, sans qu’elle se fût détournée un instant, sans qu’elle eût essayé de lutter contre un charme trop fort, la tendre résignation d’un sourire qui ne quitta plus ses lèvres enfin entr’ouvertes m’avoua qu’elle acceptait sa destinée. Quand son mari, à la dernière station, descendit pour demander à quelle heure le train arriverait à Bruxelles, je pris les mains de la jeune femme ; elle ne les retira point ! et, simplement, presque à voix haute, elle me dit, sans que j’eusse parlé : « Je serai demain matin, à dix heures, à l’église de Sainte-Gudule. » Je ne lui répondis même pas. Elle savait tout ce que j’aurais pu répondre. Oh ! qu’elle fut douce, la dernière heure du voyage, pendant que, l’homme gras et doux s’étant endormi, nous nous regardions, vaincus, extasiés, les yeux dans les yeux ! Qu’elle fut délicieuse aussi, la nuit qui précéda l’instant où je devais la revoir à l’église ! Ma vie recommençait. Rien de ce qui avait existé n’existait. Le souvenir même était aboli. J’aimais pour la première fois ; et je bâtissais les féeries de mille songes. Cette femme, si pareille à mon suprême idéal, que le destin compatissant m’offrait, je l’emporterais loin, très loin, charmé, charmée, et nous connaîtrions, sur les bords de quelque fleuve, dans une maisonnette où grimpent des fleurs et des oiseaux, la solitude parfaite du silencieux amour. Bien avant l’heure indiquée, je l’attendais à l’église. Qu’elle ne vînt pas, c’était la seule idée que je ne pouvais pas avoir. Est-ce qu’elle ne s’était pas promise dans le premier regard ? Est-ce qu’elle ne s’était pas livrée dans la première parole ? J’avais sur les lèvres le baiser qu’elle ne m’avait pas donné. Cependant elle ne venait point. Je regardais une à une les femmes qui entraient dans l’église : elle ne venait pas, elle ne venait pas ! Quand, de retour à l’hôtel, je m’informai des voyageurs qui, la veille, étaient arrivés en même temps que moi, j’appris que le mari, par un caprice, ou par quelque jalousie, avait voulu repartir dès le matin ; et depuis, hélas ! je ne l’ai pas revue, je ne l’ai jamais revue ! »
Les deux rivaux du dernier conteur éclatèrent de rire.