— Allons, allons, ne vous désespérez pas, que diable ! il y a remède à tout.

Celui qui venait d’entrer dans le corridor jaune et noir, c’était un cocher de la Compagnie ; il avait, nez trognonnant, bouche énorme, l’air d’un très doux ivrogne ; il rapportait sans doute quelque objet oublié dans sa voiture.

— Oui, reprit-il, je veux vous tirer d’affaire. Savez-vous ce que j’ai ramassé tout à l’heure, sur mes coussins ? Tenez, regardez, — ça ! les Illusions d’une pauvre petite fille, fraîche comme les fleurs et jolie comme les oiseaux, montée dans mon fiacre, hier, très joyeuse, avec un beau garçon qui la tenait par la taille ; mais elle pleurait, quand elle est descendue. Les Illusions, qui font croire à tous les mensonges, qui font voir des étoiles en plein ciel noir et des roses en plein hiver, prenez-les, emportez-les, je vous les donne ! faites-en cadeau aux hommes, remplissez-en leurs yeux, leurs cœurs, leurs têtes, et, ma parole, toute la race des imbéciles mortels vous environnera de respect et d’adoration, toi, l’Amour, comme si tu ne t’étais jamais sali de traîtrises ni de débauches, et toi, la Beauté, comme si jamais, ange ignorante des cabinets particuliers, tu n’avais, la jambe hors du pantalon, et un peu de chair, au-dessus de la jarretière, flambante au gaz, fait sauter du bout de la bottine le chapeau d’un provincial ébloui !

LA BELLE AU BOIS RÊVANT

Ce n’est pas seulement l’histoire que l’on écrit à l’étourdie, c’est la légende aussi ; et il faut bien reconnaître qu’il est arrivé fréquemment aux conteurs les plus consciencieux, les mieux informés, — Mme d’Aulnoy, le bon Perrault lui-même, — de ne pas relater les choses exactement de la façon qu’elles s’étaient passées dans le pays de la féerie. Ainsi, l’aînée des sœurs de Cendrillon ne portait pas au bal du prince, comme on l’a cru jusqu’ici, un habit de velours rouge avec une garniture d’angleterre ; elle avait une robe d’écarlate, brodée d’argent et passementée d’orfroi. Parmi les monarques de tous les pays, priés aux noces de Peau d’Ane, les uns, en effet, vinrent en chaise à porteurs, d’autres en cabriolet ; les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ; mais on a omis de nous faire savoir que le roi de Mataquin fit son entrée dans la cour du palais, assis entre les ailes d’une tarasque qui jetait par les naseaux des flammes de pierreries. Et ne croyez pas me prendre sans vert, en me demandant par qui et de quelle manière je fus éclairé sur ces points importants. J’ai connu jadis, dans une chaumine, au bord d’un champ, une très vieille femme, assez vieille pour être fée, et que j’ai toujours soupçonnée d’en être une ; comme je venais parfois lui tenir compagnie quand elle se chauffait au soleil devant sa maisonnette, elle m’avait pris en amitié, et, peu de jours avant de mourir, — ou de s’en retourner, son temps d’épreuve fini, dans le mystérieux pays des Vivianes et des Mélusines, — elle m’offrit en présent d’adieu un rouet fort ancien et fort extraordinaire ; car, chaque fois qu’on en fait tourner la roue, il se met à parler ou à chanter d’une petite voix douce, un peu chevrotante, pareille à celle d’une mère-grand qui s’égaye et bavarde ; ce qu’il dit, c’est beaucoup de jolis contes, les uns que personne ne sait, les autres qu’il sait mieux que personne ; et, dans ce dernier cas, comme il ne manque point de malice, il prend plaisir à faire remarquer et à rectifier les erreurs commises par les personnes qui se sont mêlées d’écrire ces récits. Vous voyez que j’ai de qui apprendre ! et vous seriez bien étonnés si je vous disais toutes les choses qui m’ont été révélées. Tenez, par exemple, vous vous imaginez connaître dans tous ses détails l’histoire de la princesse qui, s’étant percé la main d’un fuseau, s’endormit d’un sommeil si profond que rien ne l’en put tirer, — pas même l’eau de la reine de Hongrie dont on lui frotta les tempes, — et qui fut couchée, dans un château, au milieu d’un parc, sur un lit en broderie d’or et d’argent ? J’ai le chagrin de vous dire que vous ne savez pas du tout ou que vous savez fort mal la fin de cette aventure ; et vous ne manqueriez pas de l’ignorer toujours, si je ne me faisais un devoir de vous en instruire.

« Oui, oui, — a ronronné le Rouet, la princesse dormait depuis cent ans lorsqu’un jeune prince, poussé par l’amour et par la gloire, résolut de pénétrer jusqu’à elle et de l’éveiller. Les grands arbres, les épines et les ronces s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu’il voyait au bout d’une grande avenue, où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés après qu’il avait été passé. Enfin, quand il eut traversé plusieurs cours pavées de marbre, — des suisses au nez bourgeonné, à la face vermeille, dormaient à côté de leurs tasses où ils avaient encore quelques gouttes de vin, ce qui montrait assez qu’ils s’étaient endormis en buvant, — quand il eut suivi de longs vestibules, et monté des escaliers où des gardes ronflaient, la carabine à l’épaule, il se trouva dans une chambre toute dorée et il vit, sur un lit dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.

J’accorde que les choses se passèrent ainsi — c’est toujours le Rouet qui parle — et l’auteur, jusqu’à ce moment, n’a point menti avec trop d’effronterie. Mais il n’y a rien de plus faux que le reste du conte ; et je ne saurais admettre que la Belle réveillée ait regardé le prince avec des regards amoureux, ni qu’elle lui ait dit : « Est-ce vous, monseigneur ? Vous vous êtes bien fait attendre. »

Si tu veux savoir la vérité, écoute.

La princesse étendit les bras, leva la tête un peu, ouvrit ses yeux à demi, les referma, comme effrayée de la lumière, et soupira longuement, tandis que Pouffe, la petite chienne, éveillée aussi, jappait avec colère.

— Qui donc est venu, demanda enfin la filleule des fées, et qu’est-ce donc que l’on me veut ?