Jocelyne n’osa pas désobéir ; ayant tiré de dessous ses haillons l’inutile présent, elle le brisa contre une pierre.

Alors, tandis que la forêt d’hiver devenait un magnifique palais de porphyre aux plafonds d’azur, étoilés d’or, le beau fils de Roi, sorti de la tire-lire envolée en miettes, prit la mendiante entre ses bras, la baisa dans les cheveux, sur le front, sur les lèvres, cent fois ! En même temps, il lui demandait si elle voulait bien l’accepter pour mari. Et Jocelyne pleurait de joie, pleurait encore. La bonne tire-lire lui rendait au centuple, comme elle lui avait rendu le baiser, les larmes de tristesse en larmes de bonheur.

LA BONNE RÉCOMPENSE

Rien ne pouvait distraire de son chagrin la princesse Modeste, et vous auriez eu pitié d’elle si vous aviez pu la voir. Non point qu’elle fût devenue laide à force de pleurer, — jolie comme elle était, on ne saurait cesser de l’être, — mais elle pâlissait chaque jour davantage ; et c’était une rose rose, changée en rose blanche. Vainement ses demoiselles d’honneur faisaient leur possible pour la tirer de souci ; elle ne daignait sourire ni de leurs chansons ni de leurs danses ; si on lui offrait, à l’heure du goûter, des confitures de perles, dont elle était naguère très friande, elle détournait la tête avec un soupir ; il lui arrivait de repousser du pied son sapajou favori, qui en était pour ses frais de jolies singeries ; attristée de la joie des autres, elle avait fait ouvrir la porte de leur cage à ses perruches familières, dont le jacassement l’importunait. Même elle ne prenait plus aucun plaisir à se mirer, tandis que ses femmes lui mettaient dans les cheveux des fleurs de pierreries. Enfin, il serait impossible d’imaginer une désolation pareille à celle de la princesse Modeste, et des cœurs de roche s’en fussent attendris. Je vous laisse à penser quelle devait être l’inquiétude du roi, qui aimait tendrement sa fille. Il n’avait goût à rien, ne s’intéressait plus aux affaires de l’État, bâillait aux flatteries de ses courtisans ; c’en était au point qu’il assista un jour, sans la moindre satisfaction, à la pendaison de deux ministres, bien que les spectacles de cette espèce eussent toujours eu le privilège de le mettre en belle humeur. Ce qui le navrait surtout, c’était que la princesse s’obstinait à ne point révéler le pourquoi de son chagrin ; il perdait l’espoir de guérir une douleur dont il ne connaissait point la cause. « Voyons, ma fille, disait-il, serait-ce qu’il vous manque quelque chose ? — Hi ! hi ! répondit la princesse en pleurs. — Avez-vous envie d’une robe couleur d’étoiles ou d’aurore ? — Hi ! hi ! — Voulez-vous que je fasse mander des joueurs de guitare ou des chanteurs de ballades renommés pour chasser la mélancolie ? — Hi ! hi ! — Vous est-il venu dans la pensée qu’il vous serait agréable d’être mariée à quelque beau fils de roi, aperçu dans un carrousel ? — Hi ! hi ! » On ne pouvait obtenir d’autre réponse. Une fois cependant, à force d’être suppliée, la princesse finit par avouer que si elle se chagrinait de la sorte, c’était à cause d’un objet perdu. « Eh ! ma fille, que ne le disiez-vous plus tôt ! Ce que vous avez perdu, on le retrouvera. Quelle est, s’il vous plaît, cette précieuse chose ? » Mais, à cette question, Modeste poussa un cri d’effroi, et se cacha la tête dans les mains, comme une personne qui a honte. « Jamais, balbutia-t-elle, jamais je ne nommerai l’objet que je regrette. Sachez seulement que c’était un présent des fées, en mousseline, qu’il était le plus beau du monde avec ses broderies et ses dentelles d’or légères et lumineuses comme une nuée du matin, qu’on me l’a dû dérober un jour d’été que je me baignais avec mes demoiselles, dans la rivière sous les saules, et que je mourrai sûrement si on ne le retrouve pas ! » Là-dessus, toute rougissante, elle s’enfuit dans son appartement ; et le bon père eut le cœur serré d’entendre des plaintes à travers la porte, et de petits sanglots, par secousses.

Bien que les renseignements donnés par Modeste n’eussent rien de précis, et que sa description de la chose égarée ou volée ne fût pas de nature à éviter les confusions, le roi résolut de mettre en œuvre le seul moyen dont il disposât pour consoler le désespoir de sa fille. Des courriers parcoururent toute la ville, furent envoyés dans les moindres bourgades, dans les plus lointaines campagnes, avec mission d’annoncer que la princesse, en folâtrant près de la rivière, sous les saules, avait perdu un très précieux objet, le plus beau du monde, en mousseline, orné de fines broderies et de dentelles d’or légères et lumineuses comme une nuée du matin ; et, pour ce qui était de la récompense à celui qui le rapporterait, le roi faisait savoir qu’il ne reculerait devant aucun sacrifice, qu’il s’engageait par un grand serment à ne rien refuser de ce qui lui serait demandé. Il est inutile de dire que cette proclamation mit en émoi tout le pays. Les gens qui avaient fait, très loin de la rivière, n’importe quelle trouvaille, sans dentelle ni broderie, ne laissèrent pas de rêver de beaux rêves ; et ceux qui n’avaient rien trouvé se mirent en devoir de chercher. Il y avait une grande foule, du matin au soir, sous les saules, le long de l’eau ; hommes, femmes, enfants, courbés vers les herbes, écartant les branches, haletaient d’espérance, s’imaginaient à chaque instant qu’ils allaient mettre la main sur leur fortune ; et, pendant toute une semaine, on apporta au palais mille vaines bagatelles, pièces de monnaie, bribes de rubans, gants déchirés, qui n’avaient aucun rapport avec la description faite par les courriers. Chaque fois qu’on lui présentait un nouvel objet, la princesse détournait la tête, faisant signe que non, et se replongeait plus profondément dans ses mélancolies.

Or, il arriva une fois qu’un jeune pêcheur, fort bien fait de sa personne, et très agréable à voir malgré ses haillons de bure, entra dans la cour du palais, et dit, avec un air d’assurance, qu’il voulait parler au roi. La première pensée des hallebardiers qui étaient là fut de jeter ce misérable à la porte ; on ne s’entretient pas avec des personnes couronnées quand on n’a sur la tête qu’un méchant bonnet de laine rouge déteint sous la pluie et le vent. Mais dès que le pêcheur eut affirmé d’une voix haute qu’il avait dans une poche de sa veste de quoi ramener le sourire sur les lèvres de la princesse, les gardes prirent un air beaucoup moins rébarbatif, et le jeune homme fut introduit dans la salle du trône.

En le voyant, le roi haussa l’épaule.

— Évidemment, dit-il, celui-ci ne sera pas plus heureux que les autres ; ma fille, cette fois encore, n’aura point le contentement qu’elle espère.

— Sire, dit le pêcheur, Votre Majesté se trompe ; la princesse Modeste, grâce à moi, va sortir de peine.

— Est-il possible ?