III

Et il y avait dans ce malheureux pays un poète qui était fort à plaindre. Ce n’était point qu’ayant quelque belle maîtresse, il se désespérât de ne plus dire et de ne plus entendre la parole volée ; il n’avait point de maîtresse, aimant trop les vers ; mais c’était qu’il lui était impossible de terminer un poème commencé la veille du jour où la méchante Fée avait accompli sa vengeance. Et pourquoi ? parce que le poème, justement, devait s’achever par : « je vous aime ! » et ne pouvait en aucune façon s’achever autrement. Le poète se frappait le front, se prenait la tête entre les mains, se demandait : « Serait-ce que je suis fou ? » Il était pourtant sûr d’avoir trouvé, avant d’entreprendre son ode, les mots qui en précéderaient le dernier point d’exclamation. La preuve qu’il les avait trouvés, ces mots, c’est que la rime dont ils étaient la rime, écrite déjà, les attendait, les réclamait, n’en voulait point d’autres, pareille à une bouche qui, pour devenir le baiser, attend une bouche jumelle. Et, la phrase indispensable, fatale, il l’avait oubliée, ne se souvenait même pas de l’avoir jamais sue ! Certainement il y avait là quelque mystère, et c’est à quoi le poète rêvait sans trêve, avec une amère mélancolie — ô tristesse de poèmes interrompus ! — sur la lisière des bois, près des sources claires, où c’est la coutume des fées de venir danser en rond, le soir, au clair des étoiles.

IV

Or, une fois qu’il rêvait sous les branches, la méchante Fée voleuse l’aperçut et l’aima. On n’est point fée pour se gêner en tout : plus vite qu’un papillon ne baise une rose, elle lui mit ses lèvres aux lèvres ! et le poète, si occupé qu’il fût de son ode, ne laissa point de trouver exquise cette caresse. Dans les profondeurs de la terre s’ouvrent des grottes de diamants bleus et roses, s’épanouissent des jardins de lys lumineux comme des étoiles ; c’est là qu’en un char d’or attelé de taupes ailées qui fendaient le sol en volant, furent entraînés le poète et la Fée, et très longtemps ils s’y aimèrent, oublieux de tout ce qui n’était pas leurs baisers et leurs sourires. S’ils cessaient un instant d’avoir leurs bouches unies ou de se regarder dans les yeux, c’était pour prendre plaisir aux plus aimables divertissements : des gnomes habillés de satin zinzolin, des formoses vêtues de la brume des lacs, formaient devant eux des danses que rythmaient d’invisibles orchestres, tandis que, dans des corbeilles de rubis, des mains volantes, qui n’avaient point de bras, leur présentaient des fruits de neige, parfumés comme une rose blanche et comme un sein de vierge ; ou bien, pour lui plaire, il lui récitait, en pinçant les cordes d’un théorbe, les plus beaux vers que l’on puisse imaginer. Toute fée qu’elle était, elle n’avait jamais connu de joie comparable à celle d’être chantée par ce beau jeune homme qui inventait chaque jour de nouvelles chansons, et elle se mourait de tendresse à sentir, quand il se taisait, le souffle d’une bouche toute proche lui courir dans les cheveux. Et c’était, après tant de jours de bonheur, des jours de bonheur, sans cesse. Cependant, elle avait quelquefois des rêveries moroses, la joue sur une main, les cheveux lui tombant en ruisseau d’or jusqu’aux hanches. « O reine ! qu’est-ce donc qui t’attriste, et que peux-tu désirer encore, au milieu de nos plaisirs, toi qui es toute-puissante, toi qui es belle ? » Elle ne répondit pas d’abord. Mais, comme il insistait : « Hélas ! soupira-t-elle, — on finit toujours par souffrir du mal que l’on a fait, — hélas ! je suis triste parce que jamais tu ne m’as dit : Je vous aime. » Il ne prononça point la parole, mais il poussa un cri de joie, d’avoir retrouvé la fin de son poème ! La Fée voulut en vain le retenir dans les grottes de diamants bleus et roses, dans les jardins de lys lumineux comme des étoiles : il revint sur la terre, acheva, écrivit, publia l’ode où les hommes et les femmes du triste pays retrouvèrent à leur tour les divins mots perdus. Si bien qu’il y eut, comme autrefois, des rendez-vous dans les venelles, de tendres causeries aux fenêtres conjugales. C’est à cause des vers que les baisers sont doux, et les amoureux ne se disent rien que les poètes n’aient chanté.

LA MÉMOIRE DU CŒUR

I

Le royaume était dans la désolation, parce que le jeune roi, depuis qu’il était devenu veuf, ne s’occupait plus du tout des affaires de l’État, passait les jours et les nuits à pleurer devant un portrait de la chère défunte. Ce portrait, il l’avait fait lui-même, autrefois, ayant appris à peindre tout exprès ; car il n’y a rien de plus cruel pour un amant ou un époux vraiment épris, que de laisser à un autre le soin de reproduire la beauté de la bien-aimée ; les artistes ont une façon de regarder de près leurs modèles, qui ne saurait plaire à un jaloux ; ils ne mettent pas sur la toile tout ce qu’ils ont vu ; il doit leur en rester quelque chose dans les yeux, dans le cœur aussi. Et ce portrait, maintenant, était la seule consolation du jeune roi ; il ne pouvait retenir ses larmes en le considérant, mais il n’aurait pas échangé, contre la douceur des plus heureux sourires, l’amertume de ces pleurs. C’était en vain que ses ministres venaient lui dire : « Sire, nous avons reçu des nouvelles inquiétantes : le nouveau roi d’Ormuz lève une armée innombrable pour envahir vos États » ; il feignait de ne pas entendre, les regards toujours fixés sur l’image adorée. Un jour, il entra dans une grande colère et faillit tuer un de ses chambellans, celui-ci s’étant hasardé à insinuer que les douleurs les plus légitimes ne doivent pas être éternelles, que son maître ferait bien de songer à se marier avec quelque jeune fille, nièce d’empereur ou fille de paysan, n’importe. « Monstre ! s’écria l’inconsolable veuf, oses-tu bien me donner un si lâche conseil ? Tu veux que je sois infidèle à la plus aimable des reines ? Ote-toi de mes yeux, ou tu périras de ma propre main. Mais, avant de sortir, apprends, pour le répéter à tous, que jamais une femme ne s’assoira sur mon trône et ne dormira dans mon lit, à moins d’être de tout point semblable à celle que j’ai perdue ! » Et il savait bien qu’en parlant ainsi, il ne s’engageait guère. Telle qu’elle revivait en son cadre d’or, — hélas ! morte, pourtant ! — la reine était si parfaitement belle que, par toute la terre, on n’aurait pu trouver sa pareille. Brune, avec de longs cheveux souples qui s’écoulaient comme de l’ébène liquide, le front un peu haut, d’ivoire couleur d’ambre, les yeux profonds, d’un noir de nuit, la bouche bien ouverte par un sourire où luisaient toutes les dents, elle défiait les comparaisons, les ressemblances, et même une princesse qui aurait reçu dans son berceau les plus précieux dons de toutes les bonnes fées, n’aurait pu avoir d’aussi beaux cheveux sombres, d’aussi profonds yeux bruns, ni ce front, ni cette bouche.

II

Beaucoup de mois s’écoulèrent, — plus d’une année, — sans apporter aucun heureux changement au triste état des choses. On recevait d’Ormuz des nouvelles de plus en plus alarmantes ; le roi ne daignait pas prendre garde au danger grandissant. Il est vrai que les ministres percevaient les impôts en son nom ; mais, comme ils en gardaient l’argent au lieu de l’employer à équiper des soldats, le pays ne manquerait pas d’être ravagé, après avoir payé pour ne pas l’être. De sorte qu’il y avait tout le jour, devant le palais, des groupes de gens, qui venaient supplier et se plaindre. L’amoureux de la morte ne sortait point de sa mélancolie ; il n’avait d’attention que pour le charme silencieux du portrait. Une fois, cependant, — c’était à l’heure où l’aube teint de rose et de bleu les vitres, — il se tourna vers la croisée, écoutant une chanson qui passait, une chanson grêle et frêle, jolie et matinale comme un tireli d’alouette. Il fit quelques pas, étonné, colla le front à la vitre, regarda. Il eut peine à retenir un cri d’aise ! il n’avait jamais rien vu d’aussi charmant que cette petite bergère menant aux champs son troupeau de moutons. Elle était blonde au point que ses cheveux doraient le soleil plutôt qu’ils n’en étaient dorés. Elle avait le front un peu bas, rose comme les jeunes roses, les yeux clairs, d’une clarté d’aurore, et sa bouche riait si étroite que, même ouverte par la chanson, elle laissait voir à peine cinq ou six petites perles. Mais le roi, tout charmé qu’il fût, se déroba à ce spectacle, mettant ses mains sur ses paupières closes, et, tout honteux de s’être un instant détourné de la belle défunte, il revint vers le portrait, s’agenouilla, pleurant de douleur et de délice ; il ne se souvenait plus du tout qu’une bergère avait passé, sous la fenêtre, en chantant. « Ah ! tu es bien sûre, gémissait-il, que mon cœur en deuil t’appartient pour toujours, puisqu’il n’existe aucune femme qui te ressemble ; et il faudrait, pour que je fisse une reine, que, d’un miroir où elle se serait éternisée, ton image sortît, vivante ! »

III