— Sire, je pourrais vous demander des richesses, des charges, des titres ; à cause de votre serment, vous ne manqueriez pas de me faire riche, puissant, glorieux. Mais je n’ai point de telles visées. Puisque j’ai rapporté à la princesse l’objet disparu pendant qu’elle se baignait avec ses demoiselles sous les saules de la rivière, je demande seulement qu’on m’en donne — la doublure !
— La doublure ! s’écria le roi plein d’étonnement. C’est donc une robe ou un manteau que ma fille pleurait ?
— Peut-être, sire ! Quoi qu’il en soit, j’en demande…
— La doublure ! J’entends bien. Et je te promets que tu l’auras. Car, enfin, ta réserve est digne de louanges. Quand il te serait permis d’exiger tous les trésors, tous les bonheurs, tu te bornes…
Mais cette phrase ne fut point achevée : la princesse, rouge jusqu’aux cheveux, se laissait tomber, évanouie, sur les marches du trône. Car ce qu’elle avait perdu et retrouvé, c’était sa chemise ; le pêcheur exigeait une étrange récompense. D’ailleurs, le roi ne put refuser, puisque sa parole était donnée, de marier sa fille avec le subtil jeune homme ; et le jour des noces venu, — voyant le marié plus beau que tous les princes sous ses habits de brocart et de velours, — Modeste songea sans trop d’épouvante à ce qu’il adviendrait du très précieux présent des fées, orné de broderies et de dentelles d’or diaphanes comme une nuée du matin.
LES MOTS PERDUS
I
Il arriva une fois qu’une très cruelle Fée, jolie comme les fleurs, méchante comme les serpents qui se cachent dessous, résolut de se venger de tout le peuple d’un grand pays. Où était situé ce pays ? dans la montagne ou dans la plaine, au bord d’un fleuve ou près de la mer ? C’est ce que l’histoire ne dit point. Peut-être était-il voisin du royaume où les couturières se montrèrent habiles à broder de lunes et d’étoiles les robes des princesses. Et quelle offense avait subie la Fée ? C’est ce que le conte ne dit pas davantage. On avait peut-être omis de la prier au baptême de la fille du roi. Quelque opinion qu’il vous plaise d’avoir sur ces deux points, tenez pour assuré qu’elle était fort en courroux. Elle se demanda d’abord si, afin de désoler la contrée, elle n’y ferait point mettre le feu à tous les palais et à toutes les chaumines par les mille petits génies qui lui servaient de pages, si elle n’y flétrirait point tous les lilas et toutes les roses, si elle n’y rendrait pas toutes les jeunes filles laides et vieilles comme des branle-dents. Elle aurait pu déchaîner par les rues des tarasques vomissant des fumées et des flammes, ordonner au soleil de faire un détour pour ne point passer sur la ville détestée, commander aux orages de déraciner les arbres et de renverser les édifices. Elle s’arrêta à un dessein plus abominable encore. Comme un voleur que rien ne presse choisit dans un écrin les plus précieux joyaux, elle ôta de la mémoire des hommes et des femmes ces trois mots divins : « Je vous aime ! » et se déroba, le mal commis, avec un petit rire qui eût été plus affreux qu’un ricanement de diable, s’il n’avait eu les plus roses lèvres du monde.
II
Dans les premiers temps, les femmes et les hommes ne s’aperçurent qu’à demi du tort qu’on leur avait fait. Il leur semblait qu’il leur manquait quelque chose, ils ne savaient pas quoi. Les fiancés qui se donnent des rendez-vous, le soir, dans les venelles d’églantiers, les époux qui se parlent bas aux croisées, songeant aux délices prochaines après les fenêtres closes et les rideaux tombés, s’interrompaient brusquement de se regarder ou de s’entrebaiser ; ils sentaient bien qu’ils voulaient dire une phrase accoutumée, et ils n’avaient pas même l’idée de ce qu’avait été cette phrase ; ils demeuraient étonnés, inquiets, ne s’interrogeant pas, car ils n’auraient su quelle question se faire, tant était complet en eux l’oubli de la précieuse parole ; mais ils ne souffraient pas trop encore, ayant la consolation de tant d’autres mots, murmurés, et de tant de caresses. Hélas ! ils ne tardèrent pas à être pris d’une profonde mélancolie ! C’était en vain qu’ils s’adoraient, qu’ils se nommaient des noms les plus tendres, qu’ils tenaient les plus doux propos ; il ne leur suffisait pas de s’écrier que toutes les délices sont épanouies dans la rose du baiser, de se jurer qu’ils étaient prêts à mourir, lui pour elle, elle pour lui, de s’appeler : « Mon âme ! ma passion ! mon rêve ! » ils avaient l’instructif besoin de proférer et d’ouïr une autre parole, plus exquise que toutes les paroles, et, avec l’amer souvenir des extases qui étaient en elle, l’angoisse de ne jamais plus la prononcer ni l’entendre ! Après les tristesses, il y eut les querelles. Jugeant son bonheur incomplet à cause de l’aveu interdit désormais aux plus ardentes lèvres, l’amante exigeait de l’amant, et l’amant de l’amante, — sans dire quoi, sans le pouvoir dire, — la seule chose précisément que ni l’un ni l’autre ne pouvaient donner. Ils s’accusaient mutuellement de froideur ou de traîtrise, ne croyaient pas à la tendresse qui n’était pas exprimée comme ils eussent voulu. De sorte que bientôt les fiancés cessèrent d’avoir des rendez-vous dans les venelles d’églantines fleuries ; et, même après les fenêtres closes, les chambres conjugales n’entendaient plus que de froides causeries dans les fauteuils qui ne se rapprochent point. Peut-il y avoir de la joie où il n’y a point d’amour ? Ruiné par les guerres, dévasté par les pestes, le pays que haïssait la Fée n’eût pas été aussi désolé, aussi morne qu’il était devenu à cause de trois mots oubliés.