— De quoi vous mêlez-vous, mademoiselle ?

Puis, se tournant vers le prince :

— Je pensais, seigneur, que vous étiez déjà parti.

Il s’inclina et s’éloigna d’un pas rapide. Telle était sa bravoure, tel était surtout son désir de mériter la récompense promise, qu’il triompha des mille aigles féroces. Peu de jours s’étant écoulés, — la montagne était peut-être moins éloignée qu’on ne le croyait, — il reparut, ayant sur le poing comme un faucon familier le merveilleux oiseau fait de pierreries vivantes. La princesse, avec un air de dédain, déclara que la petite bête ailée ne valait pas la réputation qu’on lui avait faite. Cependant elle consentit à la caresser, deux ou trois fois. Mais la cruelle oublieuse ne donna pas son ongle rose à baiser au neveu de l’empereur de Trébizonde, et même elle ne remarqua point que le vainqueur des aigles avait le front, les joues, le cou, les mains, tout déchirés et tout sanglants encore ! Il se retira, sans se plaindre, résigné.

III

Et ce ne fut pas le seul péril où elle exposa le prince. Parce qu’elle eut envie d’une émeraude sans pareille, il dut descendre dans les entrailles de la terre et triompher d’une multitude de gnomes armés de torches flambantes. Il revint, tout fumant de brûlures ! La princesse voulut bien accepter la pierre fine, mais, du petit doigt promis, il n’en fut pas question. Une autre fois elle exigea qu’il allât cueillir pour elle, dans le domaine d’un enchanteur très redouté, une fleur qui chantait comme un rossignol, et cette fleur s’épanouissait dans la clairière d’une immense forêt dont toutes les branches étaient des lances en arrêt. Il revint, percé de plus de mille coups, tout rose de blessures, presque mourant ! La princesse consentit à écouter la chanson de la fleur ; mais de dire au neveu de l’empereur : « Voici mon ongle rose », elle n’en eut garde. Et lui, il ne se plaignait pas, heureux peut-être de souffrir, même sans récompense, toujours triste et doux pour elle, si cruelle.

IV

Un matin que, dans une galerie, parmi ses demoiselles d’honneur, elle jouait au baguenaudier — c’était un jeu qui, en ce temps-là, à la cour, n’était pas moins à la mode que la berlurette, — elle entendit deux officiers du palais parler entre eux, derrière le rideau d’une porte, d’une jeune fille plus exquise que toutes les femmes et que toutes les fées ; un géant africain la tenait captive dans un château de bronze. Elle était si parfaite qu’on l’appelait la « Belle du Monde », simplement, pour exprimer qu’il n’y avait qu’elle seule de belle sur la terre. Et les officiers, pensant qu’on ne pouvait pas les ouïr, ajoutaient qu’Amarante, auprès de cette jeune personne, n’était qu’une espèce de laideron. Quatre vases de la Chine volèrent en éclats sous les petits poings furieux de la princesse ! Une vivante, plus jolie qu’elle, voilà ce qu’elle ne pouvait tolérer ! L’idée lui vint incontinent de faire périr dans les plus affreux supplices celle qui avait l’étrange impudence de l’emporter sur elle en beauté.

Elle manda le neveu de l’empereur de Trébizonde.

— Seigneur, dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher la Belle du Monde qu’un géant africain retient captive dans un château de bronze, et, si vous la conquérez, je vous jure que, cette fois, je ne refuserai pas à vos lèvres l’ongle rose de mon petit doigt.