— Oh ! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que, dans ce château lointain, la Belle du monde est gardée par mille guerriers aux têtes de lion et de tigre, qui déchirent et dévorent, en moins de temps qu’il n’en faut à un vautour pour croquer une alouette, les insensés rôdant dans le voisinage ? Une armée innombrable de héros, brandissant, au lieu de lances, la foudre et l’éclair, ne vaincraient pas ces monstres qui ne dorment jamais ! C’en est fait du prince, s’il ne refuse pas d’obéir à votre caprice.

Amarante souffleta sur les deux joues la trop pitoyable demoiselle d’honneur. Puis, se tournant vers le prince :

— Eh ! quoi, seigneur, dit-elle, vous n’êtes pas encore revenu ?

Il courba la tête et sortit. Mais ce fut seulement après une absence de plusieurs mois qu’il se montra de nouveau devant la princesse, une fois qu’elle traversait la cour du palais. Il était dans un état qui eût attendri les plus atroces cœurs ! Ses habits pendaient en lambeaux déchirés ; de profondes morsures sillonnaient toute sa chair ; un de ses bras lui manquait : il l’avait laissé sans doute dans la gueule de l’un des guerriers à tête de lion ou de tigre. Mais, l’orgueil de la victoire éclatant dans ses yeux et flottant dans sa chevelure éparse, il était superbe et magnifique ! Et, derrière lui, parmi des esclaves noirs, sur le dos d’un éléphant, il y avait un palanquin de velours jaune, aux longues franges d’or.

— Sois le bienvenu, dit la princesse Amarante, si tu amènes la Belle du Monde !

— Je l’amène, dit-il.

— Dans ce palanquin ?

— Oui.

— Hâte-toi donc de l’en faire descendre !

Le prince s’approcha de l’éléphant qui s’était mis à genoux, et le velours jaune s’étant écarté, ceux qui se trouvaient là virent, toute de neige et d’or, une si admirable personne, qu’ils en demeurèrent éblouis comme on l’est quand on regarde la gloire du soleil. La princesse Amarante poussa un cri de joie et de rage ! tant elle était heureuse d’avoir en sa puissance, pour en faire le jouet de sa haine, celle qui la bafouait par une aussi incomparable beauté. Et, soit que son horrible contentement la disposât à quelque mansuétude envers tout ce qui n’était pas la Belle du Monde, soit qu’elle ne pût enfin s’empêcher d’admirer l’obéissance et la victorieuse bravoure du prince :