— J’en fais d’autres bonnets pour les ingénues au cœur encore introublé, et ceux-là me reviennent vite, sachant déjà le chemin. J’en fais des chemises de noces et des draps de lit nuptial, pour les amoureuses qui sanctifient leur péché en devenant épouses. J’en fais des robes de bal qui conseillent, par leur frôlement, les abandons de la valse, des rideaux pour les alcôves, et, j’en fais aussi, — car je ne sais où les fourrer, — des nappes de festin et des nappes d’autel. Mais il ne suffirait pas, pour les employer tous, d’en vêtir toutes les femmes et tous les hommes, d’en parer tous les appartements, d’en orner tous les temples. Je les mêle à la nature, pour m’en débarrasser. Grâce à moi, ils fleurissent en églantines, s’éparpillent en giboulées, s’égouttent en rosée matinale, s’effiloquent en fils de la Vierge ; je les déchire en papillons qui aiment les roses, se souvenant des lèvres ; l’oiseau s’en sert pour que son nid soit plus doux ; leur mousseline frissonne dans les buées du matin, glissant sur les prairies ; ce sont leurs pâles rubans qui se déroulent dans l’interminable longueur des grandes routes plates, leurs rubans bleus ou verts qui se prolongent dans le lisse éloignement des fleuves ; quand il neige, quelqu’un qui saurait les choses reconnaîtrait leur blancheur dans les légers flocons. De sorte que vous vivez, vous autres hommes, sans le savoir, au milieu de tant de bonnets devenus fleurs, averse de grésil, aiguail, papillons, mousses des nids, brouillards lointains, eau fuyante, et neige lente aussi ! Et, quand j’ai fini d’en emplir l’univers terrestre, j’en emplis le ciel, de ces bonnets. Ils sont l’aurore, — ceux des fillettes, — le crépuscule du soir, — ceux des vieilles filles, qui tardèrent longtemps ; ils sont le rose et l’azur des profondeurs mystérieuses ; ils brûlent dans le soleil, pâlissent dans la lune, voyagent avec les comètes, flamboyent en météores ; et c’est des bonnets jetés par-dessus les moulins, — blancheurs éparses et fourmillantes, — qu’est faite la Voie lactée !

LES TROIS SEMEURS

Trois jeunes compagnons s’en allaient à travers le monde. Comme c’était l’hiver, il pleuvait, ventait, neigeait sur tout le pays environnant ; mais la route où ils passaient se dorait de soleil, et les touffes d’aubépines fleuries secouaient, à chaque souffle de la brise, des envolées de papillons et d’abeilles, parce que c’étaient des enfants de seize ans ; pour que le printemps rie autour des voyageurs, il suffit qu’ils l’aient en eux ; au contraire, si un vieillard entre dans un jardin d’avril, par une rose matinée, le jour s’éteint, le ciel se voile, les églantines blanches sont de petits flocons de neige.

Donc, ils s’en allaient sans savoir où, et c’est la meilleure façon de suivre son chemin. L’un se nommait Honorat, et l’autre Chrysor ; le plus jeune avait nom Aloys. Ils étaient beaux, tous trois, avec leurs cheveux en boucles, que débouclait le vent, avec la fraîche santé de leurs joues et de leurs bouches. Les voyant marcher sur la route ensoleillée, vous auriez eu peine à faire quelque différence entre eux ; pourtant Honorat avait l’air plus hautain, Chrysor l’air plus sournois, Aloys l’air plus timide. Ce qu’ils semblaient au dehors, ils l’étaient au dedans. Le corps n’est que la doublure de l’âme, mais les hommes ont la mauvaise habitude de porter à l’envers leur naturel habit. Honorat, dans ses chimères, ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était le fils de quelque puissant roi ! Client affamé de l’auberge Hasard, mangeant les croûtes de pain que jette par la fenêtre la satiété des gens riches, buvant l’eau des sources dans le creux de sa main, dormant sous l’auvent des granges, n’importe, il se voyait enveloppé de somptuosités et de gloires ; ce qu’il rêvait, c’étaient des courtisans éblouissants de chamarrures, qui s’agenouillaient dans la salle du trône, entre des colonnades de jaspe ou de porphyre ; et, par une grande porte ouverte à deux battants, entraient des ambassadeurs accourus des contrées les plus lointaines, tandis que, derrière eux, des esclaves africains, vêtus de satin rouge, portaient des coffres où s’entassaient, merveilleuses et charmantes, pierreries, perles fines, étoffes de soie et de brocart, les humbles redevances de l’empereur de Trébizonde et du roi de Sirinagor ; ou bien il s’imaginait qu’il menait à la victoire d’innombrables armées, qu’il enfonçait, l’épée au soleil, les masses en déroute des troupes ennemies, et que ses peuples le portaient en triomphe sous des arcs décorés de bannières claquantes où battaient les ailes de la gloire ! Chrysor, lui, songeait des songes moins épiques. Des monnaies, beaucoup de monnaies, des monnaies toujours, d’argent et d’or, d’or surtout, et des diamants sans nombre dont un seul valait tous les trésors du plus riche des monarques, voilà ce qui étincelait sous ses yeux, ce qui ruisselait entre ses doigts, à l’heure même où il tendait aux passants sa main contente de recevoir un sou de cuivre ; si on l’eût placé entre deux portes, celle du paradis et celle d’un coffre-fort, ce n’est pas la porte du paradis qu’il eût ouverte. Quant au petit Aloys, — plus joli et plus frêle que ses compagnons, — il ne s’inquiétait aucunement des palais, des courtisans, des ambassadeurs, ni des armées ; à une table chargée d’or, il eût préféré un coin de prairie en fleurs. Avec son air d’adolescent, d’adolescente même, il baissait volontiers ses yeux attentifs aux coccinelles qui escaladent les brins d’herbe, ne les levait que pour admirer à l’horizon la rougeur des juvéniles aurores, ou celle des couchants pensifs. La seule joie qu’il désirât, — et il l’avait, — c’était de chanter en marchant la chanson qu’il avait faite la veille, une chanson aux belles rimes, que les oiseaux approuvaient, dans les buissons de la route, en reprenant le refrain. De sorte que si, le soir, dans le clair silence des étoiles, s’éveillait, grandissait, mourait un de ces bruits qui sont les soupirs de la nature endormie, « n’est-ce pas l’écho d’une sonnerie de trompette ? » demandait Honorat ; « n’est-ce pas, disait Chrysor, le son lointain d’une pièce d’or qui a roulé d’un tiroir ? » mais Aloys murmurait : « Je pense que c’est le petit gazouillis d’un nid qui se rendort. »

Or une vieille femme, un jour, les vit venir tandis que, dans un maigre champ, elle creusait de sa bêche de tout petits sillons pour y semer des graines. Elle était si vieille et si loqueteuse que vous l’auriez prise pour un très ancien siècle habillé de chiffons ; et son antiquité se compliquait de laideur. Un œil crevé, tout jaune, l’autre à demi couvert d’une taie, trois touffes de cheveux gris se recroquevillant hors d’un foulard de sale cotonnade, la peau rouge, avec des verrues, et ses lèvres faisant flic ! flac ! faute de dents, chaque fois qu’elle aspirait l’air, elle était faite à souhait pour le désespoir des yeux ; celui qui eût passé devant elle, aurait pressé le pas, dévoré du besoin de voir une belle fille ou une rose. Mais qui donc assumerait la tâche d’écrire des contes de fées s’il n’avait le droit de transformer, au cours de ses récits, les plus hideuses personnes en jeunes dames éclatantes de beauté et de parure ? On sait bien que, dans nos histoires, plus l’on est repoussante, d’abord, plus on sera jolie, tout à l’heure. La séculaire sans-dents ne manqua point de se conformer à la poétique du bon Perrault et de madame d’Aulnoy. Quand les trois compagnons, — Honorat, Chrysor, Aloys — l’aperçurent au bord du fossé, elle s’était changée en la plus adorable fée que l’on puisse voir, et les volants de sa robe étaient si fleuris de fleurs de pierreries que les papillons voletaient à l’entour, croyant tous que le mois d’avril, dans ce maigre champ, s’était épanoui.

— Beaux enfants, arrêtez-vous, dit la fée. Je vous veux du bien parce que vous êtes jeunes, — ce qui est la plus charmante façon d’être bon, — et parce que vous prenez toujours garde, en marchant, de ne pas écraser les insectes qui traversent la venelle. Venez là, je vous le conseille, et faites vos semailles dans le sillon que j’ai creusé. Foi de bonne fée, ce vilain champ, plus fécond qu’il n’en a l’air, vous rendra au centuple tout ce que vous lui aurez donné.

Vous pensez si les voyageurs furent charmés de voir une aussi belle personne et d’entendre d’aussi obligeantes paroles ; mais, en même temps, ils se trouvaient bien embarrassés, étant pauvres au point qu’ils n’avaient rien du tout à semer dans le féerique sillon.

— Hélas ! madame, dit Honorat (après avoir pris conseil de Chrysor et d’Aloys), nous ne possédons aucune chose que nous souhaiterions nous voir rendue au centuple, sinon nos rêves, qui ne germeraient pas.

— Qu’en savez-vous ? reprit-elle en écartant, d’un remuement de cheveux, un papillon qui lui frôlait l’oreille (et il avait cette excuse que c’était un œillet, cette oreille), qu’en savez-vous, enfants étourdis ? Semez vos songes dans la terre ouverte, nous verrons bien ce qui poussera.

Alors Honorat, agenouillé, et la bouche vers le sillon, commença de conter ses chimères ambitieuses : les palais de porphyre et de jaspe où resplendissent les chamarrures des courtisans, et les ambassades entrant par la royale porte, et les nègres chargés de tributs, et les armées et les triomphes ! Il n’eut pas le loisir d’achever. Des cavaliers au galop se ruèrent dans la plaine, nombreux, cuirassés d’or, empanachés d’ailes d’aigles, et proclamant qu’ils cherchaient, pour le conduire dans son royaume, le fils du roi défunt. Dès qu’ils eurent aperçu Honorat : « C’est lui ! » s’écrièrent-ils, et, pleins de joie, ils emportèrent leur maître vers les belles demeures de marbre et les batailles et les trophées !