Ayant vu cela, Chrysor ne se fit point prier pour semer dans le sol ses désirs de richesse, son amour des vives monnaies sonnantes et des précieuses pierreries. Il avait à peine prononcé quelques mots que le creux se remplit d’or, d’argent, de diamants et de perles. Ivre de joie, il se jeta dessus, les empoigna, s’en remplit les poches, la bouche aussi, et s’enfuit, plus riche que les plus riches, cherchant quelque cachette sûre où enfouir ses trésors.

— Eh ! bien, demanda la fée, à quoi pensez-vous, Aloys ? Ne suivrez-vous pas l’exemple de vos compagnons ?

Il ne répondit point d’abord, ayant à peine pris garde à ce qui se passait, occupé d’un mariage de myrtils dans un volubilis.

— Eh ! dit-il enfin, je ne désire rien, sinon d’écouter les rossignols qui se plaignent, le soir, et les cigales qui crient dans le chaud midi. Tout ce que je pourrais faire, ce serait de chanter vers le sillon l’épithalame que j’ai fait hier pour l’hymen de deux fauvettes.

— Chante-le ! répliqua la fée ; cette semaille en vaut bien une autre.

Comme il commençait la seconde strophe, une belle jeune femme à demi nue — si belle qu’aucun rêve d’amour ne l’eût souhaitée plus parfaite, — sortit de la terre entr’ouverte, et mettant ses deux bras, lianes pour l’enlacement et lys pour la blancheur, au cou de l’enfant ravi : « Oh ! comme tu chantes bien ! je t’aime ! » lui dit-elle.

C’est ainsi que la bonne fée vint en aide aux trois enfants vagabonds qui suivaient, sans savoir vers où, la route ensoleillée. Mais, à peu de temps de là, il se produisit des événements terribles. Vaincu dans un combat, après des prodiges de courage, par des ennemis implacables, le roi Honorat fut obligé de quitter sa capitale et de se réfugier dans un cloître où on lui coupa les cheveux non sans lui avoir ôté sa couronne ; les larrons, qui sont toujours aux aguets, finirent par découvrir la cachette où Chrysor-le-Riche avait enfoui ses trésors, et il en fut réduit, haillonneux, sur les chemins, à demander l’aumône à ses voleurs, qui ne la lui firent pas. Seul, Aloys ne cessa point d’être heureux, baisé du soir au matin, et du matin au soir, par la belle jeune femme dont les bras souples comme les lianes étaient blancs comme les lys ; et elle lui fut fidèle, toujours, toujours, parce qu’il avait chanté dans le sillon féerique une chanson bien rimée !

LA BELLE AU CŒUR DE NEIGE

I

Il y avait, dans un royaume, une princesse si belle que, de l’avis de tout le monde, on n’avait jamais rien vu d’aussi parfait sur la terre. C’était bien inutile qu’elle fût jolie, puisqu’elle ne voulait aimer personne. Malgré les prières de ses parents, elle refusait avec mépris tous les partis qu’on lui proposait ; lorsque des neveux ou des fils d’empereurs venaient à la cour pour demander sa main, elle ne daignait même pas les regarder, si jeunes et si beaux qu’ils fussent ; elle détournait la tête avec un air de mépris : « Vraiment, ce n’était pas la peine de me déranger pour si peu de chose ! » Enfin, à cause de la froideur qu’elle montrait en toute occasion, cette princesse avait été surnommée « la Belle au cœur de neige ». Vainement sa nourrice, une vieille bonne femme, qui avait beaucoup d’expérience, lui disait, les larmes aux yeux : « Prends garde à ce que tu fais, ma fille ! Ce n’est pas une chose honnête que de répondre par de mauvaises paroles aux gens qui nous aiment de tout leur cœur. Quoi ! parmi tant de beaux jeunes hommes, si bien parés, qui brûlent de t’obtenir en mariage, il n’en est pas un seul pour lequel tu éprouves quelque tendre sentiment ? Prends garde, te dis-je ; les bonnes fées, par qui te fut accordée une beauté incomparable, s’irriteront, un jour ou l’autre, si tu continues à te montrer avare de leur présent ; ce qu’elles t’ont donné, elles veulent que tu le donnes ; plus tu vaux, plus tu dois ; il faut mesurer l’aumône à la richesse. Que deviendrais-tu, mon enfant, si tes protectrices, courroucées par ton indifférence, t’abandonnaient à la méchanceté de certaines fées qui se réjouissent du mal, et rôdent toujours, dans de mauvaises intentions, autour des jeunes princesses ? » La Belle au cœur de neige ne tenait aucun compte de ces bons conseils ; elle haussait l’épaule, se regardait dans un miroir ; et cela lui suffisait. Quant au roi et à la reine, ils se montraient désolés plus que l’on ne saurait dire, de l’indifférence où s’obstinait leur fille ; ils en vinrent à penser qu’un mauvais génie l’avait maléficiée ; ils firent proclamer par des hérauts, dans tous les pays du monde, qu’ils donneraient la princesse elle-même à celui qui la délivrerait du Sort dont elle était victime.