V

Mais Puck, cette fois encore, avait trompé la princesse. Comme l’âme d’Yolaine montait vers le ciel, elle vit une âme qui descendait vers l’enfer. A la lueur d’une étoile, elle reconnut l’âme du beau jeune homme.

— Où vas-tu, âme de mon seul ami ?

— Hélas ! hélas ! j’ai parlé d’amour à ma bien-aimée dans ses rêves, et mes baisers posthumes ont effleuré sa bouche, comme un papillon noir qui tremble sur une rose. Je suis damné, je vais en enfer.

— Veux-tu que je te suive, moi qui suis morte pour te revoir ? Je te consolerai dans les tourments, je te relèverai dans les défaillances, je t’aimerai dans l’éternité. Mon amour sera la source de calme et de résignation offerte aux lèvres de ta douleur. Veux-tu que je te suive ?

— Non, le souvenir de ma bien-aimée doit seul m’accompagner.

Et l’âme du beau jeune homme se perdit dans les ténèbres, tandis que l’âme de la jeune fille s’élevait, seule, vers l’affreux Paradis ! Pendant ce temps, Puck, satisfait du succès de ses ruses, préparait dans la mousse d’un chêne, avec des brindilles en croix, des pièges où se prendraient les coccinelles réveillées.

LES LARMES SUR L’ÉPÉE

I

Une fois que le preux Roland revenait de combattre les Morisques, il entendit conter par un pâtre, — tandis qu’il laissait souffler son cheval dans une gorge pyrénéenne, — que non loin de là un enchanteur se rendait odieux à tout le pays par sa tyrannie et par sa cruauté. A ce récit, le cheval dressa l’oreille en secouant sa crinière, prêt à prendre le galop, car il n’ignorait pas que son maître, d’ordinaire, mettait peu d’intervalle entre le moment où on lui révélait de tels forfaits et celui où il châtiait les coupables. Mais le justicier, patient ce jour-là, interrogea longuement le berger de la montagne. Il apprit de fort étranges choses. Le mauvais magicien, qui habitait dans un château près de la mer, ne se bornait pas à dépouiller les voyageurs, à dévaster les campagnes, à incendier les villages, à meurtrir les vieillards et à forcer les filles ; il triomphait de tous les nobles hommes qui venaient le défier dans l’intention de mettre un terme à tant de barbaries ; il avait fait mordre la poussière aux plus valeureux ; même par la fuite on ne se dérobait point au trépas. Devant le donjon, que battait d’un côté la furieuse mer, il y avait des tas énormes d’os rongés par les bêtes, blanchis par la pluie ; et toujours une bande de corbeaux, flottant et se déroulant sous le ciel, mettait au sommet de la tour une bannière noire. Le bon Roland ne put s’empêcher de rire ! le moyen de croire qu’un méchant sorcier avait vaincu des paladins bardés de fer, l’épée ou la lance au poing ! Le conteur ne savait ce qu’il disait, ou bien ceux qui avaient défié le seigneur du donjon étaient des couards indignes du nom de chevalier, de petits pages ayant revêtu, pour se jouer, des habits de bataille. « Bon seigneur, dit le pâtre, ce n’est point par son courage que l’enchanteur met à mal tous ses ennemis ; il a inventé, grâce à son infernale science, une arme inconnue jusqu’à ce jour, qui tue de loin, sans danger pour celui qui tue. — Hein ? » fit Roland, rempli de surprise et sentant un dégoût lui monter aux lèvres comme s’il eût avalé une viande gâtée. Le berger continua : « Il n’a garde de descendre dans la plaine, de faire face aux combattants ; car il sait bien que s’il offrait sa poitrine, même couverte de bronze, une pointe ne tarderait pas à y entrer. Il se tient blotti derrière sa muraille, ou derrière le tas des os amoncelés ; puis, de sa cachette, dans un bruit sec, une flamme sort tout à coup, et, sans avoir le temps de dire un Pater, le chevalier, qui s’avançait avec confiance, tombe sur la terre, une plaie rouge à la gorge ou au front.