— Par Jésus vainqueur de Tervagant ! s’écria le neveu de Charlemagne ; je n’ouïs jamais parler d’une si lâche façon d’agir ! il est vraiment fort heureux que je me sois arrêté dans ce lieu sauvage pour laisser souffler mon cheval ; car je pense qu’avant le jour prochain, si les saints me prêtent assistance et si sa demeure n’est point trop éloignée, j’aurai châtié le traître dont la vie est une offense à Dieu. Mais sait-on, parle avec franchise, comment, de quoi, est faite cette arme diabolique ? — On assure qu’elle se compose d’un tube assez long où s’allume d’un côté un morceau de salpêtre et d’où sort, de l’autre côté, une bille de métal, qui fend l’air, va droit au but, et frappe avec la vitesse de la foudre. » Roland n’en demanda pas davantage ; il assembla les brides, serra ses genoux où les ferrailles grincèrent ; et le cheval, la crinière envolée, galopait vers le rivage de la mer. Mais le preux baissait la tête, tristement, pendant cette chevauchée. Il lui répugnait d’avoir à salir son épée du sang d’un lâche. C’était la première fois qu’il allait au combat sans plaisir.

II

Les nuées du couchant étaient rouges sur la mer, quand apparut le château ; on aurait pu croire que c’était de tous les crimes commis devant ces pierres que s’ensanglantait l’horizon. Roland s’arrêta, regardant l’horrible habitacle vers lequel montait, sous le ciel noir d’oiseaux croassants, un pâle escalier de squelettes ! Il cherchait, entre les ossements, un sentier ; il vit qu’il n’y en avait point tant les débris humains étaient nombreux, pressés, entassés ; impossible d’arriver jusqu’au donjon sans marcher sur la mort. Ah ! généreux combattants, venus de tous les coins du monde pour affronter le perfide enchanteur, vous qu’avait lâchement frappés, de loin, un invisible adversaire, combien Roland, dans son âme, vous plaignait et vous honorait ! Combien il souffrirait d’entendre, sous les sabots de son cheval, craquer vos os sans sépulture ! En même temps, une colère lui venait, terrible ; et le devoir de vous venger l’emporta sur l’instinct de vous respecter. Il piqua des deux, Durandal au poing ! Alors, là-bas, d’entre les pierres, une lueur pétilla dans un fracas rude qui roula d’écho en écho ; un sifflement effleura l’oreille du cavalier. Le sorcier se servait de sa traîtresse invention. Mais il n’eut pas le loisir d’en user une seconde fois. Sous la poussée de Roland, qui était descendu de cheval, une porte grinça, geignit, cria, bâilla parmi un écroulement de pierres, et, saisi à la gorge, étranglé, crachant son âme dans un blasphème, l’enchanteur tomba sur les dalles, à côté de son arme inutile, tandis que le preux, à peine essoufflé, souriait, content de lui. Pendant ce temps les corbeaux s’envolaient de la tourelle qui s’illumina de clarté sous l’adieu du soleil ; ce fut comme si une oriflamme de lueur et d’or remplaçait la noire bannière. Mais Roland cessa bientôt de sourire. Après avoir repoussé du pied le cadavre, il se pencha, ramassa l’arme, la considéra longtemps, la mania avec dégoût. Elle se composait, en effet, d’un tube à deux ouvertures ; par l’une la mort entrait, elle sortait par l’autre. Le preux songeait avec mélancolie.

III

Quand la nuit fut tout à fait venue, il marcha vers la mer. Une barque était là, il y entra, rompit l’amarre, rama de ses bras forts vers le large ; l’acier de son armure, dans le va-et-vient du corps, reluisait sous les étoiles. Où allait-il ? Quel voyage le tentait dans les ténèbres ? Las de fatigues guerrières, avait-il conçu le dessein de se reposer dans l’une des îles miraculeuses où de belles fées caressent de leurs mains légères, éventent avec de grandes feuilles vertes, les chevaliers endormis ? Ou bien, instruit de quelque injustice sous des cieux très lointains, avait-il résolu, fidèle à sa mission, de faire luire, là-bas, parmi les mensonges et les traîtrises, la tranchante équité de l’épée ? Non, il voulait achever son œuvre de ce jour, incomplète encore. L’enchanteur gisait sans vie, le château renversé se dressait comme l’énorme et glorieux sépulcre de tant de chevaliers vaincus par trahison ; c’était bien ; ce n’était pas assez ! Il fallait que l’arme lâche, avec laquelle on frappe de loin, disparût pour toujours, ne pût jamais être retrouvée. Il avait d’abord songé à la briser ; mais un méchant homme en aurait pu ramasser les morceaux, aurait pu faire une arme semblable, d’après les débris rassemblés. La cacher sous la terre ? Qui savait si quelqu’un, un jour, par hasard, ne l’eût pas déterrée ? Le plus sûr, c’était de la jeter, la nuit, dans la mer, loin des rivages ; c’est pourquoi il ramait vers le large. Quand il fut loin de la rive, très loin, quand il fut certain qu’il ne pouvait plus être vu, quand lui-même il ne vit plus rien, sinon l’immensité de l’onde et l’immensité du ciel, il se dressa, prit dans sa droite l’arme diabolique, cracha dessus, et la lança dans la mer, où elle s’enfonça très vite. Puis il resta pensif, sa hautaine stature, que blanchissaient les étoiles, lentement remuée par le balancement des flots, il ne se sentait point paisible, malgré ce qu’il avait fait. Il se disait qu’un jour ou l’autre, dans un avenir proche ou lointain, on s’aviserait peut-être d’inventer des appareils semblables à celui qu’il avait précipité dans les flots ; il avait, lui, le preux, qui se réjouissait des lances rompues dans la rencontre des palefrois, des entre-choquements lumineux des glaives, des poitrines affrontant les poitrines, des rouges blessures proches des bras qui les firent, il avait la sombre vision d’une guerre étrange, où l’on se hait de loin, où ceux qui frappent ne voient pas ceux qu’ils frappent, où le plus lâche peut tuer le plus brave, où le traître hasard, dans de la fumée et du bruit, dispose seul des destinées. Alors, considérant Durandal, qui étincelait sous les étoiles, Roland pleura, pleura longtemps ; et ses larmes tombaient une à une sur l’acier loyal de l’Épée.

LA PETITE FLAMME BLEUE

I

Oui, bel enfant, dit la fée, grâce à la petite flamme bleue que je t’ai mise au front, tu pourras triompher de toutes les ténèbres, tu entreras enfin, après beaucoup d’efforts, dans le jardin miraculeux de la Joie et des Rêves, qui ouvre, de l’autre côté de l’ombre, sa porte de diamant. Là, tu vivras éternellement heureux, ayant oublié les tristesses du monde obscur, respirant un air subtil fait de l’âme des roses et de la claire haleine des étoiles ; et d’angéliques lys, par milliers, seront les encensoirs de ta gloire. Va donc, à travers les périls, va sans crainte et sans doute ; aucune puissance humaine ou diabolique ne saurait t’empêcher de parvenir à ton but, si tu conserves, toujours allumée, la petite flamme bleue. Mais si elle s’éteignait, — garde-toi de la laisser s’éteindre ! — tu serais enveloppé, tout à coup, d’une nuit profonde, et, marchant à tâtons, te heurtant à d’invisibles murs, roulant dans des précipices imprévus, tu ne retrouverais jamais plus la route de l’incomparable Jardin.

L’enfant remercia la bonne fée du présent qu’elle lui avait fait et des conseils qu’elle lui donnait ; il se mit en chemin par un sentier de fleurs, qu’ensoleillait la matinée. La flamme bleue qu’il avait au front était plus lumineuse que le jour.

II