Venise, qui s’était acquis dans l’Empire byzantin une grande situation commerciale, voulut augmenter son influence en détournant, à son avantage, cette croisade sur Byzance. Le 23 juin 1203, la flotte des croisés, forte de trois cents galères, mouillait devant Constantinople. Grâce à un incendie qui se déclara aux environs du palais, les assaillants pénétrèrent dans la ville. L’empereur Alexis prit la fuite et les Byzantins mirent sur le trône Isaac, père d’Alexis le Jeune, qui se trouvait parmi les croisés. Les Byzantins conclurent un traité avec les Latins. Ceux-ci s’établirent à Galata.
Le jeune Alexis, couronné à Constantinople, parcourut l’Empire avec les croisés. Mais son attitude vis-à-vis de ces derniers mécontenta le peuple, qui mit Murzufle sur le trône. Isaac mourut, et le jeune Alexis ayant été étranglé, les croisés attaquèrent de nouveau la ville et s’en emparèrent (13 avril 1204).
Pendant le pillage, Sainte-Sophie fut dépouillée de ses trésors, les soldats se partagèrent les pierres précieuses, et le grand rideau de l’église, qui avait coûté des sommes énormes, fut déchiré et mis en morceaux. Nicétas, un des témoins oculaires de ces événements, raconte des scènes de sauvagerie inouïe. Les images des saints furent brisés à coups de pied. Les restes de Justinien, qui reposaient depuis sept cents ans dans les caveaux de l’église des Saints-Apôtres, furent dépouillés des bijoux avec lesquels l’Empereur avait été inhumé. Les grands sarcophages de porphyre rouge ou de brèche verte furent brisés et les os des Porphyrogénètes jetés au vent. Les plus illustres monuments de l’art ancien et moderne, qui faisaient la gloire de la ville, ne trouvèrent pas grâce devant ces nouveaux Vandales. Le palais des Blaquernes fut saccagé. On peut dire que c’est durant l’occupation des Latins que l’art byzantin eut le plus à souffrir. Chaque nation eut son quartier à exploiter. On forma de vastes dépôts des objets pillés et on distribua le produit à toutes les troupes, au prorata du grade. Quant aux statues en bronze et en métal des belles époques de la Grèce et de Rome, qui avaient échappé aux tremblements de terre et aux incendies, on en fit de gros sous, de la monnaie noire, comme on disait alors. M. Dethier, ancien directeur du Musée impérial Ottoman à Constantinople, parlant des monuments de Byzance, écrit ce qui suit: «Les Latins, enlevèrent tous les bronzes, des statues tels que le Tetradysion et les ornements de la colonne de Justinien Ier avec tant d’autres, pour en faire frapper de la monnaie. Tout fut détruit, à l’exception des chevaux de bronze de Lysippe transportés à Venise».
Le nouvel Empire latin fut partagé, suivant le système féodal, en royaumes, duchés et comtés. Venise qui avait triomphé dans cette expédition, assura partout son influence et s’établit en maîtresse dans tout un quartier de la ville.
Les Grecs avaient tout de suite fondé de nouveaux États, en Morée, à Trébizonde et surtout à Nicée, et ils n’oublièrent jamais leur but principal, qui était de reconquérir leur empire. Les troubles intérieurs qu’ils fomentaient et les attaques continuelles des Bulgares épuisèrent vite l’Empire latin. Enfin Michel Paléologue VIII, qui régnait à Nicée, eut la bonne fortune de renverser l’Empire latin, de reconquérir Constantinople en 1261 et de faire revivre l’Empire grec pendant deux siècles encore. Sous le règne des Paléologues et des Cantacuzènes, malgré les efforts de quelques empereurs, l’Empire byzantin ne parvint jamais pourtant à regagner son ancienne prospérité. Une portion considérable du territoire fut perdue, car les Vénitiens avaient pris une partie des îles, les seigneurs latins une partie de la Grèce, les Bulgares une partie de la Thrace; l’Empire grec de Trébizonde détenait enfin une partie de l’Asie Mineure.
Les troubles intérieurs affaiblissaient l’Empire. L’armée, composée de mercenaires étrangers, ravageait le pays; d’autre part, les colonies italiennes troublaient l’État par leurs rivalités et leurs empiétements continuels. Les controverses religieuses détournaient l’attention publique des intérêts nationaux. En 1390, Bajazet fit bloquer la ville; Byzance dut acheter la paix moyennant une redevance annuelle. C’est alors que les Turcs obtinrent le privilège d’avoir leur mosquée et leur tribunal dans la ville. En 1422, Murad II assiégea Byzance sans succès; mais bientôt, et pendant que l’Empire byzantin se débattait au milieu de ces tristes événements, les armées de Mehmet II envahirent le territoire byzantin et parvinrent jusqu’aux portes de la capitale (1453).
Constantinople, depuis sa fondation jusqu’à cet événement d’une si grande importance historique, avait été assiégé vingt-neuf fois par différents ennemis: Grecs, Romains, Perses, Avares, Bulgares, Slaves, Russes, Arabes, Varègues, Latins et Turcs. Sept fois seulement au cours des siècles elle était tombée entre les mains des assiégeants.
II.—MEHMET II LE CONQUÉRANT
Pendant son premier règne, le sultan Mehmet n’avait pas eu l’occasion de montrer son énergie. L’opposition du peuple et de ses ministres en fut la cause. A la mort de son père (1451) il arriva à Andrinople et monta pour la deuxième fois sur le trône.
Son premier soin fut de mettre à mort son jeune frère et de renvoyer dans son pays sa belle-mère, fille du roi de Serbie Georges Brancovitch. Tous les ministres qui avaient aidé Murad à monter pour la deuxième fois sur le trône tremblaient devant le nouveau Sultan, car ils craignaient son ressentiment. Mehmet ne leur ayant témoigné aucune haine, ils n’en furent que plus effrayés. Les ambassadeurs et les ministres étrangers venus pour le féliciter furent reçus très froidement. Il renouvela le traité concernant la garde du petit-fils du prince Suleiman interné chez les Byzantins et donna en paiement à l’Empereur les revenus de quelques contrées.