Les historiens turcs et étrangers ne sont pas d’accord sur les forces des assiégeants et des défenseurs de la ville. D’après Hammer, l’armée ottomane était composée de 250.000 hommes dont 100.000 cavaliers. La marine comportait 18 galères, 48 birèmes et 300 petits voiliers. Le comte de Ségur ne porte les forces ottomanes qu’à 150.000 hommes et 280 voiliers. Mais, d’après les ouvrages turcs, il n’y avait réellement que 100.000 guerriers, 100.000 porteurs et cochers, y compris les curieux et les pillards. Quant au nombre des défenseurs de la ville, Hammer et d’autres prétendent qu’il ne dépassait pas 9.000 soldats dont 3.000 Génois accourus au secours de la flotte byzantine. Celle-ci était composée de 26 navires dont 3 galères, 3 voiliers génois, 1 espagnol, 1 français et de 6 navires envoyés de Crête. Les navires byzantins étaient bien montés, bien armés et pourvus de bordages très hauts.

Les murailles de la ville, d’une longueur de 16 kilomètres, exigeaient au moins la présence de 160.000 hommes en comptant un homme par mètre. Les portes demandaient à elles seules 20.000 hommes pour leur défense. Par conséquent, on peut évaluer le chiffre des combattants à 150.000 hommes, dont la plupart étaient armés et prêts à défendre la ville.

La flotte ottomane, formée de nombreux petits voiliers construits ou achetés à la hâte, ne pouvait franchir la Corne d’Or, que barrait la fameuse chaîne. Le grand canon, posté d’abord en face de la porte Caligaria, fut transporté plus tard près de la porte Saint-Romain, qui en tira son nom actuel de Top Kapou. Deux autres canons lançant des pierres de 75 kilogrammes y furent également placés, 14 batteries de petit calibre étaient rangées depuis la Xyloporta jusqu’à la Porte des Sept-Tours. Un fossé large et profond rempli d’eau protégeait les murailles. Giustiniani, le chef des Génois, se tenait avec ses troupes à la porte de Charisios. Près de lui, les murailles étaient défendues par Théodore de Carystos et les frères Brochiardi. Les Vénitiens, sous les ordres de Girolamo Minotto, tenaient garnison autour du palais de Constantin. Les environs des Blaquernes et de la porte Caligaria étaient surveillés par le cardinal Isidore, qui commandait les Romains et les Chiotes. Théophile Paléologue, le Génois Maurice Cattaneo et le Vénitien Fabrice Cornaro, gardaient les murailles situées entre le château de l’Heptapyrgion (sept tours) et la porte Saint-Romain. On trouvait, à la porte de Pigi, le Vénitien Dolfino; entre la porte des Sept-Tours et la mer de Marmara, des Vénitiens et des prêtres byzantins sous les ordres de Jacques Contarini; au palais de Boucoléon, des soldats catalans commandés par Pedro Juliano; sur les murailles de la Corne d’Or, des Crétois et des soldats grecs sous les ordres de Lucas Notaras. Le phare de la Corne d’Or était gardé par les Vénitiens. Près de l’église des Saints-Apôtres, on avait constitué une réserve composée de plus de 700 prêtres armés, que commandaient Démétrius Cantacuzène et Nicéphore Paléologue.

Avant de commencer l’attaque, le Sultan avait envoyé Mahmoud Pacha (devenu plus tard grand vizir après la prise de Constantinople), auprès de l’Empereur pour le sommer de rendre la ville afin d’éviter l’effusion du sang. L’Empereur refusa. A l’aube du 6 avril 1453 retentit le premier coup de canon, suivi bientôt d’une canonnade générale. Une grande terreur se répandit dans toute la ville.

Pour charger le gros canon, il ne fallait pas moins de deux heures, de sorte qu’on ne pouvait tirer que huit à dix coups par jour. Les projectiles pesaient 600 kilogrammes. Quatre autres canons, coulés par les ingénieurs turcs, Saroudja et Mousslihiddin, jetaient des projectiles moins lourds.

Tous ces canons dirigeaient leur feu sur les deux extrémités de la base d’un triangle fictif prise sur la partie la plus faible des murs, afin d’ouvrir des brèches, et de tirer ensuite sur le sommet de ce triangle. Cette tactique n’était alors connue que des Byzantins, et ils pensèrent qu’un traître l’avait enseignée à l’ennemi. Les brèches et les parties démolies étaient d’ailleurs réparées avec une activité surprenante. Pendant que les Ottomans faisaient pleuvoir une pluie de flèches sur la muraille, d’autres soldats cherchaient à creuser des souterrains sous les fossés des remparts. Les béliers battaient les portes avec fureur, pendant que les quatre fameuses tours mobiles[9] s’approchaient des murs.

[9] Ces tours, fréquemment employées au moyen âge, étaient construites en charpente solide, on les montait sur des roues, et l’extérieur était capitonné à l’aide de plusieurs couches de peaux qu’on mouillait pour offrir plus de résistance au feu lancé par l’ennemi. Elles contenaient intérieurement des soldats et des matières explosibles, du bois, des buissons pour combler les fossés. Elles étaient munies d’un pont qui permettait de passer sur les murs.

Une de ces tours placée près de la porte Saint-Romain avait occasionné beaucoup de dégâts; l’ennemi réussit à l’incendier à l’aide du feu grégeois. Le gros canon éclata un jour pendant le tir et tua Urbain, son constructeur. Instruits par cet accident, les assiégeants mouillèrent désormais les canons avec de l’huile après chaque coup et les laissèrent se refroidir.

Les ouvriers terrassiers perçaient des galeries souterraines qu’ils consolidaient avec des madriers de bois; ils purent arriver ainsi jusqu’aux fondations des murailles. Mais les Byzantins avaient entendu le bruit des pioches; ils creusèrent des contre-mines et enfumèrent les Turcs qui durent se retirer. On jetait sur les Ottomans qui tentaient d’escalader les murailles, d’énormes blocs de pierre, des torches enflammées et surtout du feu grégeois[10].

[10] Le feu grégeois avait plus d’une fois sauvé Byzance; c’était un explosif qui prenait feu au contact de l’eau. On l’obtenait en mélangeant de la poudre à canon et du pétrole avec une matière résineuse. Toutefois la fabrication de cette poudre était tenue secrète. On y ajoutait probablement de la chaux vive qui, au contact de l’eau dégageait de la chaleur en quantité suffisante pour enflammer la poudre. Ce feu, fort connu des Byzantins, était, selon quelques historiens, d’origine arabe.