Un divan se réunit. Le grand vizir, Halil pacha, que plusieurs chefs accusaient de connivence avec les Grecs, conseilla au Sultan de faire la paix. Il alléguait que l’Europe enverrait certainement des secours. Mais Saganos pacha, beau-frère du Sultan, Molla-Mehmed-Gurani et le vénérable cheïkh Ak-Chemsuddine voulaient qu’on continuât la guerre. A leur avis, l’Europe se désintéressait de l’Orient et Constantinople devait certainement tomber sous peu entre les mains des musulmans. Ak-Chemsuddine, que les musulmans considèrent encore comme un Véli (saint), avait prédit la date de la prise de Constantinople en prenant dans un verset du Coran le mot بلدة طيّب (jolie ville), dont les lettres, considérées comme chiffres à la manière arabe, donnaient la date de l’Hégire 857, qui correspondait à l’année 1453. Il répétait au Sultan les louanges du Prophète. «Constantinople sera absolument conquise par les musulmans. Quel magnifique prince que le conquérant, quelles excellentes troupes que son armée, le prince et ses soldats, qui prendront cette jolie ville.» Les propositions de paix furent rejetées.
Le Sultan avait songé d’abord à briser la chaîne pour entrer dans le port et forcer les murailles qui, de ce côté, étaient plus vulnérables qu’ailleurs, mais il dut abandonner ce plan. Il décida ensuite de faire traîner les galères par-dessus les collines qui entouraient Galata, pour les amener dans la Corne d’Or. On construisit une route d’une longueur de deux lieues allant de la vallée de Dolma Bagtché à la vallée de Kassim pacha, et qui aboutissait à la Corne d’Or. On plaça des madriers enduits de graisse et d’huile. En une nuit, plus de 70 bâtiments de différentes grandeurs furent traînés sur cette route par des hommes, des bœufs et des chevaux. Les voiles déployées et gonflées par un vent favorable, facilitèrent beaucoup le travail. Ce dut être un spectacle grandiose que celui de ces milliers d’hommes travaillant dans la nuit tout le long de cette route, au son des tambours, sous la clarté vacillante des torches. Au matin, les galères étaient rangées dans la Corne d’Or, derrière la chaîne.
Cet audacieux coup de main surprit douloureusement les Byzantins; il leur fallut garnir d’une partie de leurs troupes les murailles de la Corne d’Or qui, jusque-là, avaient pu rester sans défense. Giustiniani, le fameux chef génois, résolut d’incendier la flotte ottomane, et s’en approcha vers la nuit. Mais les Turcs, avertis par des Génois qui servaient à tour de rôle dans les deux camps, étaient sur leurs gardes. Le vaisseau que montait Giustiniani fut coulé par un énorme boulet de pierre. La plus grande partie de l’équipage fut noyée; quant au chef génois, vêtu d’une cotte de mailles, il put saisir une bouée et se sauver dans une barque.
Désireux d’occuper à lui seul la Corne d’Or, le Sultan décida de couler sans distinction de nationalité tous les bateaux génois, vénitiens et byzantins qui se trouvaient dans le port: à cet effet, il fit installer sur les hauteurs de Kassim pacha et de Péra des mortiers de son invention qui lançaient, par un tir indirect, des projectiles sur les navires abrités derrière Galata.
Malgré les protestations des Génois, plusieurs bateaux furent ainsi coulés, et le Sultan devenu maître du port, établit sur la Corne d’Or un large pont construit à l’aide de tonneaux attachés les uns aux autres et recouverts de madriers. Une trentaine d’hommes pouvait y marcher de front. Un des chefs vénitiens essaya de brûler ce pont, mais la surveillance incessante des Ottomans fît échouer ce projet. Enfin, après cinquante jours de siège, l’artillerie ouvrit une large brèche près de la porte Saint-Romain. Plusieurs tours furent abattues. Les pierres comblaient déjà en partie le fossé. Du côté de la mer, les murailles étaient menacées par les galères qui bombardaient continuellement la ville, mais sans grand résultat, car les projectiles[13], qui étaient pour la plupart en marbre taillé, n’occasionnaient pas de dégâts importants.
[13] On voit encore aujourd’hui, sur les murs où on les conserve comme souvenirs, des boulets de ce genre.
Le Sultan envoya Sfendiar-Oglou, son gendre, auprès de Constantin; il lui proposait une seconde fois de se rendre, et lui offrait une principauté: «Il ne faut pas, disait-il, verser le sang inutilement». Les hauts dignitaires, découragés, pressaient l’Empereur de capituler, mais celui-ci répondit qu’il défendrait, jusqu’au dernier homme, la ville que Dieu avait confiée à sa garde. Tout ce qu’il pouvait faire était de payer une indemnité au Sultan, à condition qu’on lui laisserait la ville. Mehmet ordonna alors pour le 24 mai 1453 un assaut général par terre et par mer. Il promit à l’armée un grand butin et aux soldats qui monteraient les premiers sur la muraille des récompenses telles que timars et sandjaks (sortes de pension); les fuyards seraient exécutés. Pour exciter le fanatisme des soldats, des derviches parcouraient les camps en faisant des prières. On entendait partout ces mots, cri de guerre insigne de l’islam: «Il n’y a d’autre divinité que Dieu et Mahomet est son prophète.»
La veille du jour fixé, le Sultan prescrivit une illumination générale, (appelée moum donanmasi). Ce lundi soir, Constantinople se trouva au milieu d’un cercle de flammes. Dans toutes les lignes, autour des murailles, sur les galères près de la Corne d’Or et sur la Propontide, sur les hauteurs de Péra, des torches imbibées d’huile, des bûchers de bois résineux brûlaient continuellement. Les lances des soldats étaient munies de flambeaux. Les soldats chantaient, dansaient, faisaient des prières. Les cris des ottomans qui célébraient à l’avance la prise de Constantinople arrivaient jusqu’au centre de la ville.
Les assiégés, qui se croyaient en présence d’une armée fantastique, étaient frappés de terreur. Ils se prosternaient en pleurant devant l’image de la sainte Vierge. Constantin pourtant ne perdit pas son sang-froid; il parcourut tous les postes, ranimant le courage des soldats. Giustiniani fit réparer les fortifications, et creuser de larges fossés derrière la porte Saint-Romain qui venait d’être détruite par les projectiles ottomans. Il fit élever à la hâte de nouveaux remparts, mais les sages dispositions de ce brave et noble étranger étaient sans cesse contrariées par la jalousie des chefs grecs et surtout par Lucas Notaras, premier ministre de l’Empereur. Notaras, qui se trouvait à la tête des défenseurs des murs de la Corne d’Or, avait même refusé de donner à Giustiniani les canons dont il avait besoin. Ces deux chefs ne cessaient de s’insulter. L’Empereur, pour les réconcilier, dut leur montrer le danger que courait la ville. En même temps, les discussions religieuses continuaient de plus belle dans la capitale. Tel était l’état des assiégés.
Au moment de l’attaque, les Ottomans furent arrêtés par la nouvelle qu’une armée composée de Hongrois et d’Italiens venait au secours de Constantinople. Frappés d’inquiétude, ils restèrent deux jours dans l’inaction, attendant les événements. On a attribué la paternité de cette fausse nouvelle au grand vizir Halil pacha, qui l’aurait répandue pour permettre aux Byzantins de gagner du temps, mais les historiens turcs ne sont pas d’accord à ce sujet. Mehmet avait d’ailleurs prévu cette éventualité d’une surprise par une armée de secours et avait laissé une partie de ses cavaliers pour couvrir l’arrière-garde. Il avait même prévu une guerre avec l’Europe à la suite de la prise de Constantinople. Pendant deux ou trois jours néanmoins, l’armée se tint sur le qui-vive.