Tandis que les Ottomans priaient, un orage éclata sur la ville, accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre; la foudre tomba et le ciel apparut tout rouge. Ce phénomène ranima l’espoir de l’armée ottomane, cependant qu’il démoralisait l’armée byzantine. Un certain nombre de Byzantins quitta même la ville, passa au camp ennemi et embrassa l’islamisme.

La veille du 29 mai 1453, jour de la prise de la ville, l’ordre d’une attaque générale décisive fut donné pour la seconde fois par le Sultan. Ce dernier parcourut les rangs des soldats, les encourageant par des discours et leur citant des versets du Coran. L’Empereur, enflammé du même zèle que son rival, visita les postes de défense, assista à une grande cérémonie de communion générale à Sainte-Sophie et rentra dans son palais d’où il surveillait les mouvements de l’ennemi.

Le mardi matin 29 mai 1453, dès l’aube, les sours (trompettes en corne), les timbales, les naccaras (petits tambours), donnèrent le signal de l’assaut. Les Ottomans avaient choisi leurs points d’attaque entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les canons tonnaient, une pluie de flèches tombait de part et d’autre. Les Ottomans, après avoir comblé les fossés avec de la terre, des pierres et des fascines, grimpèrent sur les murs au moyen de hautes échelles. Les cris des blessés se mêlaient au bruit des davouls (grosses caisses) et des ourha (hurrah)[14] (frappe, va donc). Une lutte terrible se livrait le long des murailles, du haut desquelles on jetait sur les assiégeants de grosses pierres et de l’huile bouillante. Les sours des tchavouches (officiers d’ordonnance) faisaient entendre par intermittence leurs sons lugubres. A l’intérieur de la ville, toutes les cloches des églises sonnaient sans interruption.

[14] Ce mot, qui a été changé en hourra, est le cri de guerre des armées européennes, tandis que chez les Turcs ce mot a disparu pour faire place au cri Allah! Allah! (Dieu! Dieu!)

Du côté de la Corne d’Or, le feu grégeois flottait sur l’eau en traçant des sillons. On jetait des vases remplis d’explosifs sur les galères ottomanes qui approchaient des murailles. Une épaisse fumée entourait la ville. Du côté de la terre, le vent du nord s’était élevé, poussant vers les assiégeants des tourbillons de fumée qui les aveuglaient. Tous les soldats turcs étaient au pied des murailles. La lutte se poursuivait avec acharnement.

Un nommé Hassan Oulou-Abatli (de la ville d’Oulou Abad), portant son bouclier et son pala (sabre à large lame recourbée) escalada la muraille d’où il fut précipité à coups de pierres. Dix-huit soldats qui l’avaient accompagné gisaient au bas du mur. Le blessé se releva soudain et, pris d’une rage extraordinaire, escalada à nouveau la muraille, mais une énorme pierre jetée du haut d’une tour voisine le renversa et le tua[15]. Le combat continuait depuis plus de deux heures. De larges brèches avaient été pratiquées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios. Les historiens européens rapportent qu’à ce moment, Giustiniani blessé grièvement par une flèche se décida à quitter la ville malgré les supplications de l’Empereur, et qu’il se rendit sur une de ses galères à Galata, d’où ses compatriotes suivaient tranquillement les phases du combat. La lâcheté du chef grec aurait démoralisé les troupes et contribué à la chute de la ville. D’après d’autres historiens, Giustiniani était déjà blessé au moment où les Ottomans pénétrèrent dans la ville par une porte qu’on avait négligé de fermer près de la porte de Charisios, et il se serait sauvé à bord de son navire qui se trouvait dans le port du côté de la Propontide. Cette version paraît plus vraisemblable, car la Corne d’Or était gardée par les galères turques et le passage était impossible.

[15] Hammer dit que ce soldat était un janissaire, mais, comme son nom d’Oulou Abad l’indique, c’était un Turc originaire d’un village de l’Asie Mineure.

Cinquante soldats turcs entrèrent par la petite porte appelée Kerkorporta, qu’on avait négligé de murer. Mettant à profit le trouble qu’éprouva l’ennemi en les apercevant sur ses derrières, les Ottomans montèrent sur les murs déserts et pénétrèrent dans la ville par les différentes brèches restées sans défenseurs. Les fuyards se précipitaient vers les rivages de la Corne d’Or et de la Propontide. Les clefs des portes avaient été jetées à la mer avant la surprise de l’ennemi. La plupart des Grecs se précipitèrent vers Sainte-Sophie, se rappelant la légende d’après laquelle un ange devait descendre du ciel, donner un sabre à un vieillard près de l’Hippodrome, à la suite de quoi les Turcs seraient tous repoussés. Mais aucun miracle ne vint sauver les Byzantins et bientôt, du côté de la Corne d’Or, les Ottomans envahirent la ville par différentes portes.

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