Pendant qu’une partie des troupes occupait les murailles situées entre la porte Saint-Romain et la porte de Charisios, les janissaires couraient vers le palais impérial. Constantin Dragasès, averti par ses gardes, voulut prendre la fuite, mais il fut surpris en route par un détachement de soldats turcs qui luttaient avec les Grecs. Ivre de fureur et de vengeance, l’Empereur se précipita sur un Turc déjà blessé qui, faisant un dernier effort avant de mourir, renversa inanimé le dernier empereur des Byzantins.
Comme dans toutes les guerres de l’époque, la ville fut livrée au pillage. Les églises voisines des murailles, comme Saint-Jean-Baptiste, dans le quartier de Petra Palaea et l’église de Chora (actuellement mosquée Kahrié) furent saccagées. Mais le dernier pillage de Byzance par les Turcs est de beaucoup dépassé en horreur par le pillage des croisés.
Un certain nombre de fuyards byzantins s’échappèrent sur des embarcations après avoir brisé les portes, et passèrent à Galata qui était restée neutre pendant la guerre. D’autres parvinrent à se sauver sur des bateaux et gagnèrent la Propontide. Environ 10.000 personnes s’étaient réfugiées à Sainte-Sophie; les portes avaient été fermées, mais ne purent résister à l’effort terrible des conquérants et bientôt la foule se rendit en demandant grâce.
Constantinople était conquise après un siège de cinquante-quatre jours, le mardi 29 mai 1453 (vingtième jour de Djemaziel Akhir de l’Hégire 857). Une légende rapporte que des prêtres grecs étaient occupés à frire des poissons dans le monastère de Balouclou, lorsqu’on vint leur annoncer que la ville était tombée aux mains des Ottomans. Les religieux répondirent qu’ils n’y croiraient que si les poissons à moitié frits sautaient dans un bassin voisin. Les poissons sautèrent, dit la légende, et l’on montre encore aujourd’hui, dans le bassin, des poissons rouges d’un côté et noirs de l’autre. Ce récit, qu’on retrouve partout, paraît bien invraisemblable, car ce monastère, situé hors des murs, était certainement occupé par des soldats turcs. De plus, il est peu probable que, dans un pareil tumulte, les prêtres se soient tranquillement livrés aux soins de la cuisine.
Lorsque les Ottomans eurent occupé tous les quartiers de la ville et rétabli l’ordre en désarmant les dernières résistances, le sultan Mehmet II fit une entrée triomphale dans la ville conquise. Il y pénétra par la porte de Charisios avec son escorte et, par les grandes rues et les places ornées de statues, se rendit à Sainte-Sophie. Là, il descendit de cheval et entra dans le temple[16]. Après avoir contemplé cette merveille du monde, il donna l’ordre de la transformer en mosquée. Puis, il visita les palais impériaux qui étaient pour la plupart depuis longtemps déserts. Ces ruines le remplirent d’une profonde tristesse et on raconte qu’il récita ce distique persan: «Le hibou chante le Nevbet[17] sur le tombeau d’Afrasiab, l’araignée fait le service de «Perdedar»[18] dans le palais de l’empereur.»
[16] On raconte dans plusieurs histoires et dans les guides que le Sultan entra à cheval dans l’église de Sainte-Sophie le jour même de la prise de Constantinople, et qu’il foula des monceaux de cadavres. Il aurait appuyé sa main tachée de sang contre une colonne que l’on montre encore aujourd’hui. Mais, en supposant mortes toutes les personnes que l’église pouvait contenir, la hauteur de leurs cadavres n’aurait pu être que de 50 centimètres; le Sultan étant sur un cheval d’un mètre et demi de hauteur, n’aurait jamais atteint la hauteur d’une dizaine de mètres à laquelle se trouve cette prétendue tache de sang.
[17] L’air de tambour que l’on joue tous les jours pour célébrer l’indépendance.
[18] Celui qui écarte les tentures des portes pour laisser passer les visiteurs.
Le Sultan fit rechercher le ministre byzantin, Lucas Notaras, qui parut bientôt et lui offrit le trésor impérial. Aux reproches qui lui furent adressés pour ne pas avoir consacré ces sommes au bien du pays, Notaras répondit qu’il les avait gardées pour les remettre à sa Majesté. Le Sultan, que cette hypocrisie irritait, lui dit:
—Puisque vous vouliez m’offrir ce trésor, pourquoi l’avez-vous gardé si longtemps?