Dans la Propontide, à une distance d’une dizaine de milles de la capitale et à l’entrée du golfe de Nicomédie, en face de l’Olympe de Thrace, vieille montagne sacrée du paganisme asiatique, se trouvent plusieurs îles appelées dans le temps Demonisia (îles du peuple) ou Papadonisia (îles des prêtres), à cause de leurs nombreux monastères et couvents. On les a appelées aussi îles des Princes. Comme les intrigues du palais ne cessaient jamais à Byzance, ces îles servirent en effet pendant des siècles de lieu d’exil aux empereurs détrônés et aux plus illustres personnages de l’histoire byzantine.

Nul coin sur la terre n’a vu mourir plus de princes et de princesses, souvent les yeux crevés, au fond des cellules. Nul endroit dans le monde n’est rempli d’aussi tragiques souvenirs, contrastant avec la beauté naturelle et le pittoresque de ces îles.

Elles ne contenaient autrefois que les monastères fondés en majeure partie par des princes et princesses. Quelques bâtiments sans intérêt architectural, agglomération d’oratoires, d’églises, de logements pour les prêtres, de cellules, quelques cabanes de pêcheurs et de fournisseurs des monastères, formaient l’ensemble de ces constructions. Les îles des Princes, au nombre de neuf, sont disposées en quelque sorte sur une ligne parallèle à la côte asiatique, dans l’ordre suivant: Proti, Antigoni, Pitys, Halki, Prinkipo, Andérovithos, ou Terebinthos, Neandros et, un peu à l’ouest vers l’Hellespont, Plati et Oxya.

De ces neuf îles, quatre seulement sont habitées aujourd’hui, les autres n’étant que des étendues de terre sans arbres et sans eau. L’île la plus rapprochée de la capitale s’appelait Proti (première) (Tinaki). Elle contenait trois monastères et une gigantesque citerne dont on voit encore les restes. L’Empereur romain Lécapène fut relégué par ses propres fils dans un de ces monastères que le Romain avait bâti sur la partie la plus élevée de l’île. Là fut enterré le corps mutilé à coups de hache de l’empereur Léon l’Arménien (820). Michel Rangabé et plusieurs autres y furent exilés après avoir eu les yeux crevés.

La deuxième île s’appelait Antigoni, en turc, Bourgas, «Antigoni doit, semble-t-il, son nom, dit M. Schlumberger, au fameux Antigone, l’ancien général d’Alexandre. Son fils, Démétrius Poliorcète, voulut de la sorte immortaliser le nom de son père lorsqu’il vint dans la mer de Marmara, en 298 avant J.-C., combattre pour la liberté des détroits et l’empire du monde, contre Lysimaque de Thrace et Cassandre de Macédoine.» Là se trouvait l’ancienne église de Saint-Jean-Baptiste construite par l’impératrice Théodora (842), après la mort de son époux, Théophile l’Iconoclaste. Basile le Macédonien y avait fait bâtir un couvent. Constantin Porphyrogénète y avait fait enfermer Etienne, fils de Lécapène (912-959).

Tout près de cette île on voit l’île de Halki, appelée en turc, Heibeli Ada, et qui tirait son nom de Halki, Chalcitis, d’une mine de cuivre très probablement déjà exploitée dans les temps préhistoriques. Des gâteaux de cuivre récemment découverts à Moda semblent provenir de cette mine.

Halki possédait le couvent de la Panagia bâti par Jean Paléologue et sa femme Marie. Ce couvent brûla en 1672. Sur son emplacement s’élève actuellement l’école grecque commerciale. On y trouvait aussi le monastère de la Trinité, fondé par Photius, un des patriarches les plus savants du IXe siècle, qui proclama en 857 le grand schisme d’Orient. «On ne sait rien, dit M. Schlumberger, de l’histoire de cet édifice à l’époque byzantine, ni de celle des moines qui y ont vécu sous les empereurs grecs, comme sous les sultans ottomans.» Une école théologique grecque, qui est actuellement le séminaire de l’Église orthodoxe, fut en 1844 construite sur son emplacement. En 1828, pendant le conflit turco-russe, le monastère de Halki devint le séjour des prisonniers russes. A une faible distance du collège, non loin du cimetière russe, on remarque la tombe de sir Edouard Barton, le second ambassadeur anglais envoyé auprès de la Sublime Porte et mort (1598) à Halki.

Parmi les îles habitées, la plus éloignée de la ville s’appelait Prinkipo, Buyuk ada. C’est la plus grande et la plus importante: elle est formée de deux grands pics séparés l’un de l’autre par un col; elle a à peu près 8 kilomètres de circonférence et forme un site des plus pittoresques. Au nord-ouest de la ville, se trouvait le couvent appelé Camaraïa (les voûtes) ou monastère d’Irène, construit d’abord par Justin et reconstruit par l’impératrice Irène. Cette dernière, régente pour son fils Constantin, le détrôna, et après lui avoir fait crever les yeux, l’emprisonna dans ce couvent. Elle y avait aussi enfermé sa petite-fille, Euphrosyne, que l’empereur Michel le Bègue (820-829) enleva plus tard pour l’épouser.

L’impératrice Irène, détrônée à son tour par Nicéphore le logothète, fut reléguée d’abord dans ce monastère, puis transférée à Lesbos (Mitylène), où elle mourut en 803. On ramena son corps à Prinkipo et on l’inhuma dans ce même couvent.

Actuellement, du grand couvent de femmes de Prinkipo, on ne voit que des chambres demi voûtées, des restes de cellules, et les murs épais d’un oratoire.