Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom de Prégamain.

Enfin, il était célèbre!

Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des écoles.

De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le Dieu de ce petit monde.

Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut enregistré par le Journal Officiel.

Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:

Électeurs inscrits 884
Votants 884
Majorité absolue 443
M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).

Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.

C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.

A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà, cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire: