En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.
A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.
En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des intérêts.
Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.
Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:
«Chers contribuables,
«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.
«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.
«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.
«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle est ma devise.