«Vive la France! «(Signé) GÉDÉON PRÉGAMAIN, «Maire de Lathuile.»

Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea acharnée.

Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'Écho de Lathuile.

«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton atteint de la clavelée?»

«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton a besoin de votre eau purgative?»

Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de sarcasmes et vit sa candidature acclamée.

Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.

Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et pouvait compter sur une validation incontestée.

Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, loin des regards profanes.

Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: «Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»