—J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au faîte des plus puissants!… Combien j'eus raison de me confier à mon étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote contient le secret de demain… Avec un discours je peux faire changer les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?… Aujourd'hui, je suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit… Ministre! je deviendrai ministre!… J'aurai le droit de dire: «Je veux!…» Les ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de diamants!… Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des traités… Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et commentera mes moindres actions… D'un froncement de sourcil je ferai trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!… Mon nom sera connu, répété, admiré, craint… Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur… Par certain côté, la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai purgé des mondes!

III

Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.

Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait comme un gant.

Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.

Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.

Il déposa, chez les principaux personnages politiques et particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient ainsi libellées:

+———————————————————————-+ | | | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | | | | DÉPUTÉ | | | | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | | | +———————————————————————-+

C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.

Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'Écho de Lathuile. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.