L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés. Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage de Conflans.
Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:
—Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux… Il faudra voir. Voilà quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent les oreilles avec leur «plein-air…» Du «plein-air», parbleu, j'en ferai quand je voudrai… Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y pensais en te regardant courir dans le gazon… C'est superbe, la vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les feuilles… Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!… Tu vas me faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre. Et pas plus tard que demain… La saison s'avance. Bientôt ce sera l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant mieux!… Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?…
Le tableau fut commencé dès le lendemain.
Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes, tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les demi-teintes du couchant.
On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.
Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.
L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse toux devint fréquente, aiguë.
—Ce n'est rien, disait-elle en souriant.
Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle consentit à se soigner. Le tableau était achevé.