Le premier vers d'abord a attiré l'attention du symbolisateur: Orientis partibus. «C'est de l'Orient que nous vient la lumière, dit l'archéologue que je cite mot à mot: l'Orient est le berceau de l'humanité; c'est aussi de l'Orient que sont venus les mages avec les présents dont l'âne était chargé; c'est du côté de l'Orient que parut l'étoile qui les guida. Saint Bernard, dans le Patrem parit filia, autre pièce du même manuscrit, appelle Jésus-Christ Oriens in vespere.»
La liturgie et le prophète Zacharie viennent également au secours de M. Clément, qui ne s'arrête pas en si beau chemin. «Adventavit vient d'adventus, mot qui s'applique au temps qui précède l'avénement du Sauveur. Asinus ne peut être ici pris qu'en bonne part. La suite de la prose prouvera avec évidence que cet âne est le symbole de Jésus-Christ.»
On doit à M. Félix Clément de curieux travaux sur la musique ancienne, et je n'oublie pas qu'il faut compter avec l'érudit qui a publié un Choix des principales séquences du moyen âge tirées des manuscrits. Dans ce choix, au numéro 4, est gravée la séquence qui fait partie de l'Office de la Circoncision composé par Pierre de Corbeil, et qu'on appelle vulgairement Prose de l'âne. La mélodie de l'Orientis partibus quoiqu'elle soit grave, carrée et pompeuse comme la plupart des séquences de l'époque, ne change rien à mon sentiment. Jusqu'à la fin du dix-septième siècle, même les mélodies des chansons à boire sont solennelles. Tout ivrogne convoite les «présents de Bacchus» sur le ton d'un chantre de cathédrale.
Les gens qui entonnaient la prose de l'âne parodiaient les litanies saintes sur un air grave. Il n'en existait pas d'autres, d'ailleurs, et les compositeurs ne se doutaient pas des rhythmes sautillants et spirituels de nos futurs opéras-comiques; mais le principal argument dans cette question vient d'une note manuscrite écrite par Sainte-Beuve sur son exemplaire des Séquences, que j'ai sous les yeux. Sur le titre du livre le judicieux critique a écrit au crayon: «Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à être entendue dans le sanctuaire.» (La Bruyère, chap. des Esprits forts.) Sainte-Beuve jugeait donc trop profane la prose de l'âne chantée dans les églises.
Frise archivolte de l'église Saint-Pierre d'Aulnay (XIIe siècle).
D'après Pierre Louvet, auteur de l'Histoire du diocèse de Beauvais (1635), les chanoines se rendaient au-devant de l'Ane recouvert de la chape ecclésiastique, à la grande porte de l'église, bouteille et verre en main, tenentes singuli urnas vini plenas cum scyfis vitreis. Les encensements se faisaient avec du boudin et des saucisses: Hâc die incensabitur cum boudino et saucitâ.
Demander quel symbole cache cette charcuterie semble du domaine du Tintamarre; mais les symbolisateurs ne perdent jamais leur gravité doctorale. «Quoique, continue M. Clément, il ne soit pas nécessaire de faire un grand effort d'imagination pour appliquer au Sauveur le vers de cette première strophe, toutefois nous ne serions pas éloigné de proposer une seconde interprétation.»