[VII.]
RÉQUISITOIRE DE BUFFON CONTRE LES CHATS. DÉFENSE DE L'ANIMAL PAR Mme DE CUSTINE, SONINI, GALIANI.
Buffon a traité le chat en procureur général, & voici un fragment de son réquisitoire:
«Le chat est un domestique infidèle, qu'on ne garde que par nécessité, pour l'opposer à un autre moins domestique, encore plus incommode... Quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère faux, un naturel pervers, que l'âge augmente encore & que l'éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, lorsqu'ils sont bien élevés, souples & flatteurs comme les fripons; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine. Comme les fripons, ils savent couvrir leur marche, dissimuler leurs desseins, épier les occasions, attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir & demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, jamais des mœurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement, on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance, soit fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur font. Bien différent de cet animal fidèle dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maître, le chat paraît ne sentir que pour lui, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce que pour en abuser, &, par cette convenance de naturel, il est moins incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est sincère.»
Une si longue nomenclature de vices & de défauts pourrait être contredite & relevée: ce serait du temps perdu. A Buffon j'oppose d'abord le passage suivant d'une lettre de Mme de Custine:
«Vous me battrez si je vous dis que l'attachement des chiens ne me touche pas du tout. Ils ont l'air condamnés à nous aimer; ce sont des machines à fidélité, & vous savez mon horreur pour les machines. Elles m'inspirent une inimitié personnelle... Vivent les chats! Tout paradoxe à part, je les préfère aux chiens. Ils sont plus libres, plus indépendants, plus naturels; la civilisation humaine n'est pas devenue pour eux une seconde nature. Ils sont plus primitifs que les chiens, plus gracieux; ils ne prennent de la société que ce qui leur convient & ils ont toujours une gouttière tout près du salon pour y redevenir ce que Dieu les a faits & se moquer de leur tyran.
«Quand, par hasard, ils aiment ce tyran, ce n'est pas en esclaves dégradés comme ces vilains chiens qui lèchent la main qui les bat, & qui ne sont fidèles que parce qu'ils n'ont pas l'esprit d'être inconstants...»
Le naturaliste Sonini ne jugeait pas le chat avec la même antipathie que Buffon dont il fut le collaborateur: «Cet animal (une chatte angora) fut, dit-il, pendant des années ma plus douce société. Combien de fois ses tendres caresses me firent oublier mes ennuis & me consolèrent de bien des infortunes! Ma belle compagne mourut enfin. Après plusieurs jours de souffrance, pendant lesquels je ne la quittai pas un moment, ses yeux constamment fixés sur moi s'éteignirent, & sa perte remplit mon cœur de douleur.»
Non plus l'abbé Galiani ne s'associe guère aux récriminations de Buffon; sa sympathie pour le chat est extrême, témoin ce fragment d'une lettre à Mme d'Épinay: