Une Étude sur M. de Talleyrand ne serait pas complète si l'on n'indiquait un peu la physiologie de l'homme, et si l'on ne disait quelque chose de son hygiène et de son régime. Tout était très-particulier chez lui et le séparait du commun de l'humanité. Il avait la faculté singulière de dormir très-peu: il passait la nuit au jeu ou à causer, ne se couchait, le plus souvent, qu'à quatre heures du matin et se trouvait réveillé de fort bonne heure. Son pouls avait cette singularité d'être plein et d'avoir une intermittence à chaque sixième pulsation. Il avait même là-dessus une théorie: il considérait ce manque de la sixième pulsation comme un temps d'arrêt, un repos de nature, et il paraissait croire que ces pulsations en moins et qui lui étaient dues devaient se retrouver en fin de compte et s'ajouter à la somme totale de celles de toute sa vie: ce qui lui promettait de la longévité. Il expliquait aussi par là son peu de besoin de sommeil, comme si la nature avait pris ce sommeil en détail et par avance à petites doses. Il ne mangeait qu'une seule fois le jour, à son dîner, mais il le faisait large et copieux autant que délicat[48]. Son cuisinier est resté célèbre et entrait pour une grande part dans la base de son régime, dans la composition de sa vie.
Janvier,—février,—mars 1869.
A l'occasion de ces articles sur Talleyrand, M. Sainte-Beuve reçut un grand nombre de lettres et documents de toute espèce, dont il se proposait de tirer parti pour écrire ici, en manière d'appendice ou de post-scriptum, un article final et inédit, qui eût été un dernier mot sur Talleyrand. Ces communications sont restées à l'état de notes et de dossier: ce sont des matériaux dont l'éditeur ne se croit pas le droit de faire usage, à l'aide d'une rédaction qui trouverait place dans un volume même des Nouveaux Lundis. Le choix dans les citations à recueillir est un art trop délicat et trop difficile pour se le permettre dans un livre de M. Sainte-Beuve. On risquerait trop de les mal utiliser, ou de les placer à contre-sens. Je ne puis cependant élaguer entièrement toute la partie anecdotique qui y foisonne, et qui vient comme autant de pièces à l'appui de tout ce qu'on sait et de ce qu'on a dit de la vénalité, de l'esprit d'à-propos, de l'amabilité, de la grâce, de tous les talents et vices de M. de Talleyrand. Ainsi, pour en donner un exemple:
«Mais les preuves!—s'écrie M. Sainte-Beuve, dans une de ces notes préparées et rédigées d'avance,—les preuves, je les ai données, elles suffisent à tout homme de bonne foi. Si vous vous attendez à trouver des reçus signés Talleyrand, vous êtes trop simples; vous ne les aurez pas. Des reçus, en voulez-vous?—Ces affaires d'argent amenaient quelquefois des incidents comiques. M. de Lancy, que nous avons connu administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève et qui avait autrefois rempli un poste assez important au ministère de l'intérieur, aimait à raconter des anecdotes qu'il savait d'original, notamment celle-ci: Un jour, un des hauts personnages qui avait dû financer avec M. de Talleyrand, et qui tenait à savoir pourtant si son argent n'était pas resté en chemin, et s'il était bien arrivé à son adresse, exigea un signe, une marque qui l'en assurât. En conséquence, il fut convenu qu'à la prochaine réception, M. de Talleyrand, passant près de lui, lui adresserait une parole en apparence insignifiante, par exemple: Comment va madame?... ou tout autre mot[49]; ce qui fut fait et qui tint lieu de reçu.—Pour un descendant de si haute race et un si fier aristocrate, n'est-ce pas deux fois honteux et humiliant?»
Une autre encore qui peut facilement se détacher et qui est caractéristique:
«Lord Palmerston disait que quand Talleyrand venait le voir pour affaire, il avait presque toujours dans sa voiture Montrond, afin de lui expédier vite ses indications utiles pour jouer et agioter.»
Et celle-ci, où Talleyrand voulut paraître désintéressé pour la galerie, mais ce dont Louis-Philippe, qui payait, ne fut pas dupe:
«M. de Talleyrand avait été brouillé, dans les derniers temps, avec le roi Louis-Philippe. Il touchait deux pensions: l'une de 100 000 francs, l'autre de 16 000, je ne sais à quel titre particulier. Quand il se brouilla avec le roi, il remit l'une des deux pensions, mais ce fut celle de 16,000. Sur quoi Louis-Philippe, qui n'était homme à se retenir sur rien, ne pouvait s'empêcher de faire des gorges chaudes: «Savez-vous, de ses deux pensions, laquelle M. de Talleyrand m'a renvoyée?—celle de 16,000.»
Ces échantillons font regretter le reste, et il y en a bien d'autres encore qui ne sont qu'ébauchées. M. Sainte-Beuve affectionnait ce genre de traits anecdotiques, qui peint l'homme au vif: il en a recueilli toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion et sur des hommes en vue, au nom populaire, qui y avaient considérablement prêté. Mais, sous sa plume, la rédaction n'en est jamais définitive, pour si parfaite qu'elle soit: elle peut varier, selon l'appropriation qu'il leur donne: tout dépend en ce cas de l'emmanchement ou de l'embranchement, et celui qui a vu le critique à l'œuvre se gardera bien de toucher après lui, et sans lui, à un tel travail.