Je vais donc me borner à ne plus puiser encore dans ce dossier que quelques lettres qui peuvent, autant qu'il me semble, et sans trop d'indiscrétion aujourd'hui pour personne, supporter la lumière et le grand jour, et en apporter même encore un peu, par la vivacité avec laquelle elles ont été écrites, sur quelques-uns des points principaux autour desquels M. Sainte-Beuve a établi la discussion dans ses articles sur Talleyrand. Qu'on se rassure d'ailleurs! Je n'emprunterai guère qu'à la Correspondance de M. Sainte-Beuve lui-même.
Dans ce choix un peu arbitraire que j'ai fait, il faut, je crois, citer tout d'abord celle des lettres de M. Sainte-Beuve qui peut paraître la plus importante, au point de vue de l'appréciation du caractère et de l'esprit en M. de Talleyrand. Elle est adressée à M. Jules Claretie, qui, après la publication de ces articles dans le journal le Temps, avait envoyé à M. Sainte-Beuve quelques passages d'une correspondance peu connue de M. de Talleyrand avec la duchesse de Courlande, un entre autres où M. de Talleyrand se montre défendant la cause de l'humanité, pendant qu'on bataillait sur le territoire français, en mars 1814.—Voici ce passage, que je copie d'après l'obligeante communication que M. Claretie en a faite à M. Sainte-Beuve.—L'armée française venait de remporter une victoire à Reims:
«Il faut s'en réjouir, écrivait M. de Talleyrand à la duchesse de Courlande (15 mars 1814), si c'est un acheminement à la paix; sans cela, c'est encore du monde de tué, et la pauvre humanité se détruit chaque jour avec un acharnement épouvantable.»
Ces mots d'apitoiement sur la pauvre humanité, dans la bouche de Talleyrand, ont étonné M. Claretie, qui, comme on sait, fait la guerre à Napoléon Ier.
Talleyrand écrivait encore le 31 mai 1814 (au lendemain du traité de paix):
«J'ai fini ma paix avec les quatre grandes puissances: les trois autres ne sont que des broutilles. A quatre heures, la paix a été signée; elle est très-bonne, faite sur le pied de la plus grande égalité, et plutôt noble, quoique la France soit encore couverte d'étrangers.»
Plutôt noble!...—M. Sainte-Beuve répondit à la communication amicale et toute bienveillante de M. Claretie, qui cherchait, dans ces passages de lettres de Talleyrand, des circonstances atténuantes en faveur de celui qui les avait écrites:
«(Ce 7 avril 1869.)—Mon cher ami, je vous remercie de votre aimable témoignage d'attention. Je n'ai pas connu ces lettres à la duchesse de Courlande, qui, je crois, avait été l'amie de Talleyrand, et qui était mère de Mme de Dino. Je suis à l'avance persuadé que tout ce qu'on trouvera de lettres et d'écrits de Talleyrand donnera de lui une favorable idée. Des gens d'esprit comme lui ne mettent jamais le pire de leur pensée ou de leur vie dans des papiers écrits. L'Essai de sir Henry Bulwer est précisément fait dans votre sens, et c'est pour cela que je n'ai pas dû y insister. J'accepte en général les jugements de l'auteur anglais, mais je les complète, et j'y mêle le grain de poivre que la politesse avait toujours chez nous empêché d'y mettre. Il est bien certain qu'à un moment de l'Empire, Talleyrand a pensé que c'en était assez de guerres comme cela et de conquêtes. Il a dit à un certain jour ce mot qui doit lui être compté: Je ne veux pas, ou je ne veux plus être le bourreau de l'Europe.—Quant à M. Villemain, je conçois très-bien, par les sentiments et les passions quasi légitimes qui régnaient alors dans toute une partie de la société et de la nation, qu'il ait fait son fameux compliment à l'empereur Alexandre. Il n'y a pas de quoi lui en faire un crime, car cela s'explique très-bien; mais pourtant ce n'est pas là un honneur dans sa vie.
»Comment pourrait-on admettre que Louis-Philippe eût dit à Talleyrand ce mot au lit de mort:—Comme un damné...—déjà? Ce sont nos pasquinades à la française. La visite de Louis-Philippe avait plusieurs témoins, et sir Henry Bulwer donne le récit d'un de ces témoins mêmes.
»J'ai du reste écrit ces articles sans aucun parti pris; je comptais d'abord n'en faire qu'un ou deux: le sujet m'a porté. Je ne hais ni n'aime Talleyrand; je l'étudie et l'analyse et je ne m'interdis pas les réflexions qui me viennent chemin faisant: voilà tout.