Quoi qu'il en soit, il paraît bien que ce ne fut qu'à Copenhague, où elle alla en quittant Venise, que la jeune ambassadrice fut entièrement éclairée sur le genre de sentiment qu'elle avait inspiré à M. de Stakieff. Celui-ci, en sincère et véritable amant, avait pu se contenir tant qu'il avait vu l'objet de son adoration rester dans une sphère de pureté et d'innocence; mais lorsqu'en arrivant à Copenhague la jeune femme, a bout de son essai de roman conjugal et comme en désespoir de cause, se fut lancée dans les dissipations du monde et le tourbillon de la vanité, l'humble adorateur n'y tint pas, et, en prenant la résolution de s'éloigner, il fit sa déclaration, non pas à madame, mais à M. de Krüdner lui-même. «Ce qui est inexplicable, ce qui est vrai pourtant, lui écrivit-il, c'est que je l'adore parce qu'elle vous aime. Dès l'instant où vous lui seriez moins cher, elle ne serait plus pour moi qu'une femme ordinaire, et je cesserais de l'aimer.» M. de Krüdner, touché de cette lettre comme un galant homme pouvait l'être, fit avec gravité une chose imprudente: il montra cette déclaration à sa femme; et, en croyant stimuler sa vertu, il ne fit qu'irriter sa coquetterie. Dès ce jour, Mme de Krüdner se mit sur le pied de ne pouvoir rien ignorer de ce qu'on éprouvait pour elle.
Au milieu de cette vie d'excitation et d'élourdissement, se voyant atteinte de crises nerveuses et menacée d'une maladie de poitrine, Mme de Krüdner part pour Paris au mois de mai 1789; elle n'y était venue que tout enfant, à l'âge de treize ans: c'est donc pour la première fois qu'elle va juger de cette ville, qui était bien véritablement alors la capitale du monde. M. Eynard a très-bien résumé ces premières phases du développement de Mme de Krüdner, quand il dit: «Encore enfant, à Millau, elle ne cherchait que l'amusement; à Venise, son coeur parle; à Copenhague, sa vanité s'éveille; mais c'est à Paris que son intelligence semble réclamer ses droits.» A peine y est-elle arrivée en effet, que Mme de Krüdner recherche les savants et les gens de lettres en renom, l'abbé Barthélémy, Bernardin de Saint-Pierre. M. Eynard s'étonne trop, selon nous, du goût de la curieuse étrangère pour les Voyages du jeune Anacharsis et pour leur aimable auteur. Il ne paraît pas soupçonner combien ce jeune Anacharsis, qu'il appelle un Scythe glacé, dut paraître agréable à son début; et quand il fait de celui qui conçut cet ingénieux ouvrage un vieil abbé, membre de l'Académie des Inscriptions, il méconnaît l'hôte spirituel de Chanteloup, le savant supérieur qui, entre autres choses, savait vivre, savait écrire et causer. Quant à Bernardin de Saint-Pierre, on s'explique aisément l'enthousiasme avec lequel Mme de Krüdner le chercha d'abord et l'espèce de culte qu'elle lui garda toujours. Il avait beaucoup connu autrefois en Russie le maréchal de Münnich, dont elle était la petite-fille; mais surtout il résumait en soi, comme écrivain, les qualités et les défauts, la forme de sentimentalité naturelle dont elle était alors idolâtre. Avec lui, elle se disait et se croyait de plus en plus voisine de la nature, et, dans le même temps, elle trouvait moyen de faire un compte de 20,000 francs chez la marchande de modes de la Reine, Mme Bertin.
Durant ces années et toutes celles qui suivent, M. Eynard, très-différent en cela du vulgaire des biographes, n'a nullement flatté son héroïne; il ne craint pas de nous la montrer dans la contradiction et le désordre des sentiments qui l'agitent et qui, plus d'une fois, l'égarent. Il est si sûr de nous la présenter ensuite parfaitement convertie, qu'il s'inquiète peu de nous la voiler avec grâce comme pécheresse. L'avouerai-je? en le lisant, j'ai senti la Mme de Krüdner que j'aimais perdre quelque chose de son attrait et de son mystère. M. Eynard a sans doute ajouté à l'idée qu'on peut prendre d'elle sous sa dernière forme et à son importance comme prêcheuse, mais il a ôté à son premier charme.
Dussé-je me juger moi-même et trahir mon faible, ce n'est pas précisément la sainte que je m'étais accoutumé à aimer dans Mme de Krüdner: la sainte, chez elle, je ne voudrais ni la railler ni la serrer de trop près, mais je ne puis non plus la prendre tout à fait au sérieux; la part d'illusion y est trop manifeste. Sa charité me touche, sa facilité et parfois sa puissance de parole mystique m'étonne et me séduit; mais, tout en me prêtant à la circonstance et en ayant l'air de suivre le torrent, je me réserve le sourire. Ce que décidément j'aimais dans Mme de Krüdner, c'est l'auteur et le personnage de Valérie, la femme du monde qui souffre, qui cherche quelque chose de meilleur, qui aura un jour sa conversion, sa pénitence, sa folie mystique; qui ne Fa pas encore, ou qui n'en a que des lueurs; qui n'a renoncé ni au désir de plaire; ni aux élégances, ni à la grâce, dernière magie de la beauté; qui se contredit peut-être, qui essaie de concilier l'inconciliable, mais qui trouve dans cette impossibilité même une nuance rapide et charmante dont son talent se décore. La prophétesse, la sainte dans le lointain ne nuisait pas, mais dans le lointain seulement. La figure de Valérie, encore belle, se détachait sur ce fond de vapeur.
Cette figure de Valérie, qui nous était surtout chère, se trouve sacrifiée chez M. Eynard, qui se soucie moins que nous de l'intérêt poétique, et qui croit que l'aimable romancier a fini par guérir radicalement de sa chimère, par obtenir en don l'entière vérité. Il raconte d'une manière intéressante, mais intéressante à regret, en s'attachant à marquer son dégoût et à exciter le nôtre, la grande aventure de coeur de Mme de Krüdner, durant son séjour à Montpellier (1790), sa première faute éclatante, sa passion pour M. de Frégeville, alors officier brillant de hussards, et que plus tard il rencontra lieutenant-général cassé de vieillesse. J'ai vu en tête d'une édition des Lettres portugaises un portrait de M. de Chamilly, devenu maréchal de France, qui représentait bien ce grand et gros homme dont parle Saint-Simon: M. de Chamilly était certes, à cette époque, aussi peu romanesque d'apparence, aussi peu ressemblant au jeune lui-même d'autrefois que dut le paraître le général de Frégeville à M. Eynard, quand celui-ci le rencontra à l'improviste dans un salon de Paris. «Je fus présenté au général, dit M. Eynard; je le vis plusieurs fois et toujours s'attendrissant au souvenir de Mme de Krüdner. Je m'étais imposé une entière réserve sur des faits qui pouvaient humilier un vieillard...» Que l'excellent biographe me permette de l'arrêter ici pour un simple mot: humilier un vieillard! et pourquoi donc? Je conçois le sentiment de discrétion et de délicatesse qui fait qu'on hésite à toucher à de vieilles blessures et à remuer les cicatrices d'un coeur; mais ce mot humilier en pareil cas n'est pas français: tant que la dernière source, la dernière goutte du vieux sang de nos pères n'aura pas tari dans nos veines, tant que notre triste pays n'aura pas été totalement régénéré comme l'entendent les constituants et les sectaires, il ne sera jamais humiliant pour un homme, même vieux, d'avoir aimé, d'avoir été aimé, fût-ce dans un moment d'erreur. On pouvait hésiter à prononcer le nom de Mme de Longueville devant M. de La Rochefoucauld, mais au pis cela ne l'humiliait pas. M. Eynard me dira que c'est dans le sens chrétien qu'il parle; je le sais; mais je ne voudrais pas que, dans une vie comme celle qu'il nous expose si bien, l'expression même la plus rigoureuse parût choquer une nuance sociale, une nuance féminine. Je vais continuer de lui paraître bien léger en telle matière; mais je suis persuadé que Mme de Krüdner, déjà convertie, eût été choquée elle-même, au milieu de tous ses repentirs, qu'on vînt dire que l'homme qu'elle avait un jour aimé pût être humilié à ce souvenir.
Et puisque j'en suis sur cet ordre de critiques, je me permettrai de trouver encore que M. Eynard traite bien durement le spirituel comte Alexandre de Tilly, «un homme que ses ridicules Mémoires, dit-il, ont livré au mépris des uns et à la pitié des autres.» On a assez le droit d'être sévère pour le comte de Tilly, sans qu'il soit besoin d'en venir à ces extrémités de dédain qui passent la justice; d'autres diraient, qui blessent la charité. J'ai rencontré des gens de goût moins sévères. Les jolis Mémoires qu'a laissés Tilly peuvent bien ne pas être très-édifiants, ils ne sont certainement pas ridicules. Mais c'est au sujet du prince de Ligne surtout que M. Eynard me paraît sortir du vrai. On a dit de cet aimable vieillard qu'il n'avait jamais eu que vingt ans; il avait quatre-vingt-un ans qu'il se croyait jeune encore. Un jour, une nuit de décembre, à Vienne, après quelques heures passées dans l'attente de je ne sais quel rendez-vous, il rentra chez lui avec la fièvre, et l'idée de la mort se présenta brusquement à lui. Il essaya d'abord de chasser l'apparition funèbre, de l'exorciser gaiement; il rappela en plaisantant les vers badins que l'empereur Adrien mourant adressait à sa petite âme. Mais vers le milieu de la nuit sa tête se prit; il eut un accès de délire, durant lequel il proféra quelques mots sans suite, qui semblaient se rapporter aux propos de la veille: «Fermez la porte! va-t'en!... La voilà qui entre! mettez-la dehors, la camarde... la hideuse!...» Puis il mourut une heure après. M. Eynard n'a pas de termes assez forts pour flétrir ce qu'il appelle cette épouvantable mort, et il y voit un tableau aussi lugubre que saisissant. C'est ainsi que parlerait Nicole; c'est ainsi que Bossuet parle de l'horrible fin de Molière. Je conviendrai sans peine qu'il est de plus belles morts que celle du prince de Ligne; mais, à moins de se placer au point de vue de l'éternité (chose toujours rare), on devra convenir aussi qu'il est peu de morts plus aisées et plus douces. Évitons les exagérations. Il est deux points qui m'ont toujours choqué chez mes meilleurs amis jansénistes, c'est quand ils insistent sur la damnation des enfants morts sans baptême, et sur celle des vieillards morts sans confession. M. Eynard, qui est peut-être choqué de ces deux duretés autant que nous, n'a pas besoin à son tour, pour nous toucher, de recourir aux couleurs outrées ni aux contrastes. Pour nous convier à bien mourir, qu'il nous peigne une belle mort, et qu'il ne nous présente pas surtout comme affreuse une fin que beaucoup d'honnêtes gens non croyants seraient plutôt tentés d'envier.
Je me laisse aller à dire la vérité comme moi-même au fond je la sens. M. Eynard me le pardonnera, il m'y a presque obligé en se plaçant sur ce terrain d'exacte vérité et en m'y appelant avec lui. Je ne demande pas mieux, en général, quand je fais un portrait de femme, et, en particulier, un portrait comme celui de Mme de Krüdner, de ne pas pousser à bout les choses, de respecter le nuage et de me prêter à certaines illusions; je crois, en cela, être fidèle encore à mon modèle. Cette discrétion devient aujourd'hui hors de propos; M. Eynard a chassé le nuage où la figure de Mme de Krüdner se dessinait: s'il y a lieu de discuter sur quelques points avec l'excellent et complet biographe, je ne craindrai donc pas de le faire. J'ai dit qu'à l'aide de ses très-curieux documents il m'a gâté un peu mon idéal de Valérie. Je ne le lui reproche pas; je l'en loue, tout en le regrettant. Grâce à lui, on sait maintenant à point nommé le dessous de cartes, car il y en avait un, et chacun va en juger. Mme de Krüdner, après l'éclat de son épisode avec M. de Frégeville, après avoir franchement déclaré à son mari que le lien conjugal était rompu, et s'être vue l'objet de sa clémence, habite le Nord pendant quelques années, et ne revient en Suisse, puis à Paris, que vers 1801, à cette époque d'une renaissance sociale universelle. Elle n'a pas alors moins de trente-sept ans; elle les déguise avec art sous une grâce divine que les femmes mêmes sont forcées d'admirer; mais elle sent que le moment est venu d'appeler à son aide les succès de l'esprit et de prolonger la jeunesse par la renommée. C'est un parti pris chez elle; elle était forte pour les partis pris, et son imagination ensuite, sa faculté d'exaltation et de sensibilité tenaient la gageure. La tête commençait, le coeur après entrait en jeu. Elle se dit donc qu'il est temps pour elle d'ajouter, de substituer insensiblement un attrait à un autre; elle veut devenir célèbre par le talent, et elle ne ménage pour cette fin aucun moyen. Liée avec Mme de Staël, avec Chateaubriand, qui venait de donner Atala, no négligeant point pour cela son vieil ami Saint-Pierre, accueillant les poëtes et n'oubliant pas les journalistes, elle dresse ses batteries pour atteindre du premier coup à un grand succès. Le roman de Valérie était à peu près achevé; elle en confiait sous main le manuscrit, elle en faisait à demi-voix des lectures; elle demandait des conseils et essayait les admirateurs. Tout était près pour la publication désirée, quand M. de Krüdner dérangea des mesures si bien prises en mourant brusquement d'apoplexie le 14 juin 1802.
Après deux mois de deuil et de retraite à Genève, Mme de Krüdner se rendit à Lyon pour y passer l'automne et l'hiver de cette même année. Elle était déjà très-consolée; elle revoyait peu à peu le monde, recommençait à danser cette danse du schall qu'elle dansait si bien, et ressongeait à Paris, son vrai théâtre. Mais elle ne voulait pas y revenir comme une simple mortelle, et puisqu'elle avait été forcée de le quitter au moment d'obtenir son succès littéraire, elle voulait que le retard servît du moins à rendre le retour plus éclatant. M. Eynard, sur ce point, ne nous laisse rien ignorer, et ce chapitre de son ouvrage est un des plus piquants que nous offre l'histoire secrète de la littérature. Mme de Krüdner se trouvait très-liée avec le docteur Gay, médecin homme d'esprit[210], et très-propre au manège qu'elle désirait. Il s'agissait pour elle de revenir à Paris le plus tôt possible, sans plus tenir compte de son deuil, et en y paraissant comme forcée par ses nombreux amis et par ses admirateurs. Pour monter à souhait celle rentrée en scène, elle imagina de faire faire à Paris, par les soins du docteur Gay, des vers à sa louange dont elle envoyait de Lyon le canevas: ces vers adressés à Sidonie (Sidonie, c'était, comme Valérie, l'héroïne d'un de ses romans, c'était elle-même), ces vers devaient se trouver insérés comme par hasard dans quelque journal de Lyon ou de Paris. Voici, au reste, la lettre qu'elle adressait à l'habile docteur; j'en rougis pour mon héroïne, mais M. Eynard a déchiré le voile, et il est désormais inutile de dissimuler: «J'ai une autre prière à vous adresser, lui écrivait-elle; faites faire par un bon faiseur des vers pour noire amie Sidonie. Dans ces vers que je n'ai pas besoin de vous recommander, et qui doivent être du meilleur goût, il n'y aura que cet envoi: A Sidonie. On lui dira: Pourquoi habites-tu la province? Pourquoi la retraite nous enlève-t-elle tes grâces, ton esprit? Tes succès ne t'appellent-ils pas à Paris? Tes grâces, tes talents y seront admirés comme ils doivent l'être. On a peint ta grâce enchanteresse[211], mais qui peut peindre ce qui te fait remarquer?—Mon ami, c'est à l'amitié que je confie cela: je suis honteuse pour Sidonie, car je connais sa modestie; vous savez qu'elle n'est pas vaine: j'ai donc des raisons plus essentielles pour elle qu'une misérable vanité pour vous prier de faire faire ces vers, et bientôt: dites surtout qu'elle est dans la retraite, et qu'à Paris seulement on est apprécié. Tâchez qu'on ne vous devine pas. Faites imprimer ces vers dans le journal du soir... Envoyez-moi bien vite le journal où cela sera imprimé... Si le journal ne voulait pas s'en charger ou qu'il tardât trop, envoyez-moi-les écrits à la main, et on les insérera ici dans un journal...» Puis vient le prêté-rendu, la récompense offerte au bon docteur, la promesse de contribuer à lui faire acquérir en retour cette réputation que méritent ses talents et ses vertus: «Oui, digne et excellent homme, j'espère bien y travailler; j'attends avec impatience le moment où, rendue à Paris, mon temps, mes soins et mon zèle vous seront consacrés: vous me ferez connaître La Harpe, auprès duquel est déjà un de vos amis. Je travaillerai auprès de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, d'une foule d'étrangers de ma connaissance, et nous réussirons, car les intentions pures réussissent toujours.»
Note 210:[ (retour) ] Les médecins, quand ils se mêlent d'être charlatans, ne le sont pas à demi; ils connaissent mieux que d'autres la trame humaine. M. Eynard cite à ce sujet le docteur Portal et son procédé si souvent raconté pour se créer, à son arrivée à Paris, une réputation et une clientèle; mais, en rapportant ce trait de charlatanisme aux premières années du siècle, il commet un anachronisme de plus de trente ans. Portai était membre de l'Académie des sciences et professeur au Collège de France dès 1770.
Note 211:[ (retour) ] Mme de Staël, dans le roman de Delphine, qui venait de paraître.