Là est surtout ce qui me choque, le jargon de pureté et de piété qui se mêle à de tels manèges. C'est, je le répète, ce qui m'effraie un peu pour l'avenir de Mme de Krüdner: lorsqu'on s'est livré une fois à de pareilles combinaisons et qu'on y excelle, est-on bien sûr, même en changeant de matière, de se guérir jamais? M. Eynard est de ceux qui croient qu'il y a un remède efficace et souverain par qui l'homme vraiment se régénère et parvient à se transformer du tout au tout. Des physiologistes et des moralistes plus positifs pensent seulement que celui qui a l'air de se convertir se retourne, et qu'à la bien suivre, la même nature, aux divers âges et dans les divers emplois, se retrouverait au fond jusque sous le déguisement.—Dans toutes ses lettres au docteur Gay, Mme de Krüdner continue de commander instamment les vers désirés et de varier l'inépuisable thème cher à son amour-propre; elle continue de faire l'article, comme on dit: «Je vous ai prié d'envoyer des vers à Sidonie, nous les ferons insérer ici. Mais, tout en disant qu'on avait peint son talent pour la danse, il ne faut pas dire simplement on, mais dire: Un pinceau savant peignit ta danse, tes succès sont connus, tes grâces sont chantées comme ton esprit, et tu les dérobes sans cesse au monde: la retraite, la solitude, sont ce que tu préfères. Là, avec la piété, la nature et l'étude, heureuse, etc., etc...Voilà, mon cher ami, ce que je vous demande pour elle, et je vous expliquerai pourquoi.» Cependant les vers arrivent; elle en est enchantée, mais non satisfaite encore; elle veut plus et mieux. «Je vous remercie de vos vers, ils sont charmants. Si vous pouviez, par vos relations, en avoir encore du grand faiseur Delille? N'importe ce qu'ils diraient, ce serait utile à Sidonie. Vous savez comme je l'aime!» Et elle ajoute, avec une crudité dont je ne l'aurais jamais crue capable: «Le monde est si bête! C'est ce charlatanisme qui met en évidence et qui fait aussi qu'on peut servir ses amis. Je brûle de savoir votre projet et de travailler, comme je l'espère, de toutes mes forces à vous être utile.» Le docteur doit se tenir pour bien averti: le prix de ses services lui est à chaque instant offert comme à bout portant; qu'il soit utile avec zèle, et on le lui sera en retour. On sent le trafic. Tout cela n'est ni délicat ni beau. Dans ce même temps, Mme de Krüdner écrivait à une amie plus simple, à Mme Armand, restée en Suisse, et elle lui parlait sur le ton de l'humilité, de la vertu, en faisant déjà intervenir la Providence: «Quel bonheur, mon amie! Je ne finirais pas si je vous disais combien je suis fêtée. Il pleut des vers; la considération et les hommages luttent à qui mieux mieux. On s'arrache un mot de moi comme une faveur; on ne parle que de ma réputation d'esprit, de bonté, de moeurs. C'est mille fois plus que je ne mérite; mais la Providence se plait à accabler ses enfants, même des bienfaits qu'ils ne méritent pas...» Le malin fabuliste avait dit précisément la même chose:
...........Dieu prodigue ses biens
A ceux qui font voeu d'être siens.
Ce voyage à Paris, qu'elle désire de toute son âme et qu'elle vient de provoquer, elle le présente comme une obligation sérieuse et plutôt pénible; peu s'en faut qu'elle n'en parle presque déjà comme d'une mission sacrée: «Je regarderais comme une lâcheté, écrit-elle à Mme Armand, de ne pas produire un ouvrage qui peut âtre utile (son roman), et voilà comme mon voyage à Paris devient un devoir, tandis que mon coeur, mon imagination, tout m'entraîne au bord de votre lac où je brûle d'aller, dégoûtée du séjour de Paris, blasée sur ses succès, n'aimant que le repos et les affections douces.» En produisant de telles lettres, M. Eynard (qu'il y prenne garde) ouvre, sur l'intérieur de Mme de Krüdner, tout un jour profond qu'il suffit de prolonger désormais pour donner raison à plus d'un sceptique. M. Eynard croit qu'à une certaine heure Mme de Krüdner s'est soudainement convertie et corrigée; pour moi, j'aurais encore plus de confiance dans la sainte, s'il ne m'avait appris si bien à connaître la mondaine. Comment ne me resterait-il pas dans l'esprit un léger nuage sur le rôle que remplira près d'elle le pasteur Empeytaz, depuis qu'on me l'a fait voir prenant si résolument le docteur Gay pour compère?
Dès cette époque, elle avait l'habitude de mêler Dieu à toutes choses, à celles même auxquelles sans doute il aime le moins à être mêlé. Parcourant dernièrement les papiers de Chênedollé, j'y trouvais quelques passages relatifs à Mme de Krüdner, et je remarquais qu'à cette date de 1802, dans le monde de Mme de Beaumont et de M. Lonbert, on la traitait un peu légèrement[212]. Mais voici une parole plus grave, que je n'ai plus aucune raison pour dérober; elle est de M. de Lézay, de celui même qui est une des autorités qu'on invoque le plus volontiers quand il s'agit de sa fervente amie. «Lézay prétend (dit Chênedollé) que Mme de Krüdner, dans les moments les plus décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant: Mon Dieu, que je suis heureuse! Je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur! Elle reçoit ce sacrifice comme une personne qui va recevoir sa communion.» Le mot est vif, il est sanglant, venant d'un ami intime; mais il marque quelle était alors la disposition mystico-mondaine de la sainte future, ce que j'appelle l'amalgame, et le trait s'accorde bien avec les révélations que nous devons à M. Eynard sur cette époque de transition. Ai-je donc eu raison de dire que le trop de connaissance du dedans me gâtait désormais le personnage de Valérie, et que l'idéal y périssait?
Note 212:[ (retour) ] Revue des Deux Mondes, livraison du 15 juin 1849, page 919; et dans Chateaubriand et son Groupe littéraire, tome II, page 254.
Il y a lieu pourtant de trouver que c'est bien dommage, car le talent de Mme de Krüdner, à l'heure dont nous parlons, s'était dégagé des vagues déclamations de sa première jeunesse, et devenait un composé original d'élévation et de grâce. Sa plume, comme sa personne, avait de la magie. Pendant cet automne de 1802, entre autres manières de se rappeler au public de Paris, elle eut soin de faire insérer (peut-être par l'entremise de M. Michaud, alors très-monté pour elle) quelques pensées détachées dans le Mercure[213]; le rédacteur disait en les annonçant: «Les pensées suivantes sont extraites des manuscrits d'une dame étrangère, qui a bien voulu nous permettre de les publier dans notre journal. Quand on pense avec tant de délicatesse, on a raison de choisir pour s'exprimer la langue de Sévigné et de La Fayette.» Voici quelques-unes de ces pensées, qui sont en effet délicates et fines; l'esprit du monde s'y combine avec un souffle de rêve et de Poésie.
Note 213:[ (retour) ] 10 vendémiaire an XI.
«Les gens médiocres craignent l'exaltation, parce qu'on leur a dit qu'elle pouvait avoir des suites nuisibles; cependant c'est une maladie qu'on ne peut pas leur donner.
«Il y a des gens qui ont eu presque de l'amour, presque de la gloire, et presque du bonheur.