On voit qu'en faisant bon marché de bien des choses et en jetant à la mer une partie de son bagage, au moment où il entrait dans ce détroit de la seconde jeunesse, la noble nature de notre ami ne se dépouillait pourtant qu'autant qu'il le fallait: il savait garder au moral le plus essentiel du viatique.

M. Tissot, qui avait connu Charles Labitte chez M. de Pongerville et qui, sans préjugé d'école, sachant aimer le talent et la jeunesse, avait été gagné à cette vivacité gracieuse, lui ménagea un honorable motif de retour et de séjour à Paris, en l'adoptant pour son suppléant au Collège de France. C'est dans cette position que Charles Labitte a passé les deux ou trois dernières années. Des fonctions si nouvelles le rejetèrent à l'instant dans l'étude de l'antiquité; et comme il ne faisait rien à demi, comme il portait en toute veine son insatiable besoin de recherches et de lectures complètes, il devint en très-peu de temps un érudit classique des plus distingués; mais s'étonnera-t-on que la vie se consume à cette succession rapide de coups de collier imprévus, à ces entrées en campagne avant l'heure et à ces marches forcées de l'intelligence?

Que sera-ce si l'on ajoute qu'une fois présent à Paris, il redevint le plus utile et le plus fréquent à cette Revue, la ressource habituelle en toute rencontre, d'une plume toujours prête à chaque à-propos, innocemment malicieuse, et tout égayée et légère au sortir des doctes élucubrations?

Son ardeur d'application à l'antiquité et à la poésie latine marque l'heure de la maturité de son talent, et elle contribua sans nul doute à la déterminer. Le génie romain en particulier, grave et sobre, était bien propre, par son commerce, à perfectionner cette heureuse nature, à l'affermir et à la contenir, à lui communiquer quelque chose de sa trempe, et à lui imprimer de sa discipline. Dans les derniers temps de son enseignement, Charles Labitte avait fini par triompher d'une certaine timidité qui lui restait en présence du public, et le succès, de plus en plus sensible, qu'il recueillait autour de lui, l'excitait dans cette voie où le conviaient d'ailleurs tant de sérieux attraits. On a imprimé plusieurs des discours d'ouverture prononcés par lui, et dans lesquels, pour le tour des idées et la forme de l'érudition, il semblait d'abord marcher sur la trace de cet autre agréable maître M. Patin; puis, bientôt, par des articles approfondis sur des auteurs de son choix, il dégagea sa propre originalité, il la porta dans ces sujets anciens, en combinant, autant qu'il était possible à cette distance, la biographie et la critique, en poussant l'une en mille sens à travers l'autre. Les érudits, en définitive, étaient satisfaits, les gens instruits trouvaient à y apprendre, et tout esprit sérieux avait de quoi s'y plaire; la conciliation était à point. Les deux articles sur Varron et sur Lucile [264] résolvaient entièrement la question du genre; l'auteur n'avait plus qu'à poursuivre et à en varier les applications. Et que n'eût-il pas fait en peu d'années à travers ce fonds, toujours renaissant, que n'en eût-il pas tiré avec son talent dispos, sa facilité d'excursion et son abondance d'aperçus? Ses papiers nous révèlent l'étendue de ses plans; les titres seuls en sont ingénieux, et attestent l'invention critique: il avait préparé un article sur les Femmes de la Comédie latine, particulièrement sur celles de Térence, et un autre intitulé la Tristesse de Lucrèce. Ce dernier projet nous touche surtout, en ce que notre ami s'y montre à nous comme ayant sondé plus avant qu'il ne lui semblait habituel les dégoûts amers de la vie et le problème de la mort. Il voyait dans le poète romain, non pas un aride représentant de l'épicuréisme, mais une victime superbe de l'anxiété: «Fièvre du génie, disait-il, désordonnée, mais géométrique; ne vous y fiez pas: sous ces lignes sévères, il y a du trouble.» Il disait encore: «C'est le dernier cri de la poésie du passé. A la veille du Calvaire, elle prophétise le oui par le non; elle prouve le trouble, l'attente, le désir d'une solution. C'est un Colomb qui se noie avant d'arriver, ou plutôt qui s'en retourne.—Ajax en révolte s'écriait: Je me sauverai malgré les Dieux; et Lucrèce: Je m'abîmerai à l'insu des Dieux.» Il s'attachait, dans la lecture du livre, à dessiner l'âme du poète, à ressaisir les plaintes émues que le philosophe mettait dans la bouche des adversaires, et qui trahissaient peut-être ses sentiments propres; il relevait avec soin les affections et les expressions modernes, cet ennui qui revient souvent, ce veternus, qui sera plus tard l'acediu des solitaires chrétiens, le même qui engendrera, à certain jour, l'être invisible après lequel courra Hamlet, et qui deviendra enfin la mélancolie de René. Ce suicide final qu'on raconte de Lucrèce ne lui semblait peut-être qu'un retour d'accès d'un mal ancien: «L'air d'autorité, écrivait-il, ne suffit pas à déguiser ses terreurs; voyez, il s'en revient pâle comme Dante; l'armure déguise mal l'émotion du guerrier.» Il croyait discerner, sous cet athéisme dogmatique, comme sous la foi de Pascal, le démon de la peur. Je n'oserais affirmer que toutes ces vues soient parfaitement exactes et conformes à la réalité: en général, on est tenté de s'exagérer les angoisses des philosophes qui se passent des croyances que nous avons; on les plaint souvent bien plus qu'ils ne sont malheureux. Quiconque a traversé, dans son existence intellectuelle, l'une de ces phases d'incrédulité stoïque et d'épicuréisme élevé, sait à quoi s'en tenir sur ces monstres que de loin on s'en figure. Si Lucrèce nous rend avec une saveur amère les angoisses des mortels, nul aussi n'a peint plus fermement et plus fièrement que lui la majesté sacrée de la nature, le calme et la sérénité du sage; à ce titre auguste, le pieux Virgile lui-même, en un passage célèbre, le proclame heureux: Félix qui potuit rerum, etc... Quoi qu'il en soit cependant de l'énigme que le poëte nous propose, et si tant est qu'il y ait vraiment énigme dans son oeuvre, c'était aux expressions de trouble et de douleur que s'attachait surtout notre ami; le livre III, où il est traité à fond de l'âme humaine et de la mort, avait attiré particulièrement son attention; dans son exemplaire, chaque trait saillant des admirables peintures de la fin est surchargé de coups de crayon et de notes marginales, et il s'arrêtait avec réflexion sur cette dernière et fatale pensée, comme devant l'inévitable perspective: «Que nous ayons vécu peu de jours, ou que nous ayons poussé au delà d'un siècle, une fois morts, nous n'en sommes pas moins morts pour une éternité; et celui-là ne sera pas couché moins longtemps désormais, qui a terminé sa vie aujourd'hui même, et celui qui est tombé depuis bien des mois et bien des ans:

Mors aeterna tamen nihilominus illa manebit;

Nec minus ille diu jam non erit, ex hodierno

Lumine qui finem vitaï fecit, et ille

Mensibus atque annis qui multis occidit ante.»

Note 264:[ (retour) ] Livraisons de la Revue du 1er août et du 1er octobre 1845.

Notre ami était donc en train d'attacher ses travaux à des sujets et à des noms déjà éprouvés, et les moins périssables de tous sur cette terre fragile; il voguait à plein courant dans la vie de l'intelligence; des pensées plus douces de coeur et d'avenir s'y ajoutaient tout bas, lorsque tout d'un coup il fut saisi d'une indisposition violente, sans siège local bien déterminé, et c'est alors, durant une fièvre orageuse, qu'en deux jours, sans que la science et l'amitié consternées pussent se rendre compte ni avoir prévu, sans aucune cause appréciable suffisante, la vie subitement lui fit faute; et le vendredi 19 septembre 1845, vers six heures du soir, il était mort quand il ne semblait qu'endormi.