«Il est mort, s'écriait Pline en pleurant un de ses jeunes amis[265], et ce qui n'est pas seulement triste, mais lamentable, il est mort loin d'un frère bien-aimé, loin d'une mère, loin des siens... procul a paire amantissimo, procul a matre... Que n'eût-il pas atteint, si ses qualités heureuses eussent achevé de mûrir! De quel amour ne brûlait-il pas pour les lettres! que n'avait-il pas lu! combien n'a-t-il pas écrit! Quo Me studiorum amore flagrabat! quantum legit! quantum etiam scripsit! Toutes ces paroles ne sont que rigoureusement justes appliquées à Charles Labitte, et celles-ci le sont encore[266], que je détourne à peine: «Fidèle à la tradition, reconnaissant des aînés et même des maîtres (pour mieux le devenir à son tour), qu'il ressemblait peu à nos autres jeunes gens! Ceux-ci savent tout du premier jour, ils ne reconnaissent personne, ils sont à eux-mêmes leur propre autorité: statim sapiunt, statim sciunt omnia,... ipsi sibi exempla sunt; tel n'était point Avitus...» Nous pourrions continuer ainsi avec les paroles du plus ingénieux des anciens bien mieux qu'avec les nôtres, montrer cette ambition honorable que poursuivait notre ami, non point l'édilit comme Julius Avitus, mais la pure gloire littéraire qu'il avait tout fait pour mériter, et dont il était sur le point d'être investi... et honor quem meruit tantum. Pourtant nous nous garderions d'ajouter que tous ces fruits de tant d'espérance s'en sont allés avec lui, quae nunc omnia cum ipso si ne fructu posteritatis aruerunt. Non, tout de lui ne périra point; quelques-uns de ses écrits laisseront trace et marqueront son passage. Oh! que du moins les Lettres qu'il a tant aimées le sauvent! Et tâchons nous-mêmes, nous qui l'avons si bien connu, de les cultiver assez pour mériter d'arriver jusqu'au rivage, et pour y déposer en lieu sûr ce que nous portons de plus cher avec nous, la mémoire de l'ami mort dans la traversée et enseveli à bord du navire!

1er mai 1846.

Note 265:[ (retour) ] Lettre XI du livre V.

Note 266:[ (retour) ] Lettre XXIII du livre VIII.

RÉCEPTION DE M. LE Cte ALFRED DE VIGNY
À L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
M. ÉTIENNE.

C'est Patru, on le sait, qui le premier introduisit à l'Académie la mode du discours de réception. Il s'avisa, à son entrée (1640), d'adresser un si beau remercîment à la Compagnie, qu'on obligea tous ceux qui furent reçus depuis d'en faire autant. Toutefois ces réceptions n'étaient point publiques; les compliments n'avaient lieu qu'à huis clos, et il se faisait ainsi bien des frais d'esprit et d'éloquence en pure perte. Ce fut Charles Perrault, beaucoup plus tard, qui fit faire le second pas et qui décida la publicité: «Le jour de ma réception (1671), dit-il en ses agréables Mémoires, je fis une harangue dont la Compagnie témoigna être fort satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges étoient sincères. Je leur dis alors que, mon discours leur ayant fait quelque plaisir, il auroit fait plaisir à toute la terre, si elle avoit pu m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'elle se fît voir dans ces sortes de cérémonies lorsqu'elle est parée... Ce que je dis parut raisonnable, et d'ailleurs la plupart s'imaginèrent que cette pensée m'avoit été inspirée par M. Colbert[267]; ainsi tout le monde s'y rangea.» Le premier académicien qu'on reçut après lui et qu'on reçut en public (janvier 1673) fut Fléchier, digne d'une telle inauguration. Perrault, qui mettait les modernes si fort au-dessus des anciens, comptait parmi les plus beaux avantages de son siècle cette cérémonie académique, dont il était le premier auteur. «On peut assurer, dit-il, que l'Académie changea de face à ce moment; de peu connue qu'elle étoit, elle devint si célèbre, qu'elle faisoit le sujet des conversations ordinaires.»—Perrault, en effet, avait bien vu; cet homme d'esprit et d'invention, ce bras droit de M. Colbert, qui jugeait si mal Homère et Pindare, entendait le moderne à merveille; il avait le sentiment de son temps et de ce qui pouvait l'intéresser; il trouva là une veine bien française, qui n'est pas épuisée après deux siècles; on lui dut un genre de spectacle de plus, un des mieux faits pour une nation comme la nôtre, et l'on a pu dire sans raillerie que, si les Grecs avaient les Jeux olympiques et si les Espagnols ont les combats de taureaux, la société française a les réceptions académiques.

Note 267:[ (retour) ] Perrault était près de lui comme premier commis.

Les discours de réception se ressentirent de la publicité dès le premier jour: «Mais j'élève ma voix insensiblement, disait Fléchier, et je sens qu'animé par votre présence, par le sujet de mon discours (l'éloge de Louis XIV), par la majesté de ce lieu (le Louvre), j'entreprends de dire foiblement ce que vous avez dit, ce que vous direz avec tant de force...» Dès ce moment, le ton ne baissa plus; la dimension du remercîment se contint pourtant dans d'assez justes limites, et la harangue, durant bien des années, ne passa guère la demi-heure. Le fameux discours de Buffon lui-même, qui fut une sorte d'innovation par la nature du sujet, n'excéda en rien les bornes habituelles. On commençait vers la fin du siècle à viser à l'heure. M. Daunou remarquait, à propos du discours de réception de Rulhière, que, succédant à l'abbé de Boismont, il avait voulu donner à son morceau une étendue à peu près égale à celle d'un sermon de cet abbé. Garat, recevant Parny, parut long dans un discours de trois quarts d'heure. Mais, de nos jours, les barrières trop étroites ont dû céder; les usages de la tribune ont gagné insensiblement, et l'on s'est donné carrière. En même temps que les compliments au cardinal de Richelieu, au chancelier Séguier et à Louis XIV, s'en sont allés avec tant d'autres choses, le fond des discours s'est mieux dessiné: celui du récipiendaire est devenu plus simple (plus simple de fond, sinon de ton); après le compliment de début et la révérence d'usage, le nouvel élu n'a qu'à raconter et à louer son prédécesseur. Quant à la réponse du directeur, elle est double: il reçoit, apprécie et loue avec plus ou moins d'effusion l'académicien nouveau, et il célèbre l'ancien. En devenant plus simples dans leur sujet, les discours sont aussi devenus plus longs; les hors-d'oeuvre, au besoin, n'y ont pas manqué: l'Empire et l'Empereur ont pourvu aux effets oratoires, comme précédemment avait fait Louis XIV; le plus souvent même, on n'a pu les éviter, et la biographie des hommes politiques ou littéraires est venue, bon gré, mal gré, se mêler à ce cadre immense. Ç'a été tout naturellement le cas aujourd'hui dans cette séance, l'une des plus remplies et des plus neuves qu'ait jusqu'ici offertes l'Académie française à la curiosité d'un public choisi; M. le comte Molé devait recevoir M. le comte Alfred de Vigny, lequel venait remplacer M. Étienne. On avait là, par le seul hasard des noms, tous les genres de diversité et de contraste dans la mesure qui est faite pour composer le piquant et l'intérêt. La séance promettait certainement beaucoup; elle a tenu tout ce qu'elle promettait.

Par suite de la loi de progrès que nous avons signalée tout à l'heure, le discours de réception du nouvel académicien se trouve être le plus long qui ait jamais été prononcé à l'Académie jusqu'à ce jour. Est-il besoin d'ajouter aussitôt qu'il a bien d'autres avantages? On sait les hautes qualités de M. de Vigny, son élévation naturelle d'essor, son élégance inévitable d'expression, ce culte de l'art qu'il porte en chacune de ses conceptions, qu'il garde jusque dans les moindres détails de ses pensées, et qui ne lui permet, pour ainsi dire, de se détacher d'aucune avant de l'avoir revêtue de ses plus beaux voiles et d'avoir arrangé au voile chaque pli. Dès le début de son discours, il a tracé dans une double peinture, pleine de magnificence, le caractère des deux familles, et comme des deux races, dans lesquelles il range et auxquelles il ramène l'infinie variété des esprits: la première, celle de tous les penseurs, contemplateurs ou songeurs solitaires, de tous les amants et chercheurs de l'idéal, philosophes ou poëtes; la seconde, celle des hommes d'action, des hommes positifs et pratiques, soit politiques, soit littéraires, des esprits critiques et applicables, de ceux qui visent à l'influence et à l'empire du moment, et qu'il embrasse sous le titre général d'improvisateurs. Cette dernière classe m'a paru fort élargie, je l'avoue, et dans des limites prodigieusement flottantes, puisqu'elle comprendrait, selon l'auteur, tant d'espèces diverses, depuis le grand politique jusqu'au journaliste spirituel, depuis le cardinal de Richelieu jusqu'à M. Étienne; mais certainement, lorsqu'il retraçait les caractères de la première famille, et à mesure qu'il en dépeignait à nos regards le type accompli, on sentait combien M. de Vigny parlait de choses à lui familières et présentes, combien, plus que jamais, il tenait par essence et par choix à ce noble genre, et à quel point, si j'ose ainsi parler, l'auteur d'Éloa était de la maison quand il révélait les beautés du sanctuaire.

M. Étienne, lui, n'était pas du tout du sanctuaire, et une illusion de son ingénieux panégyriste a été, à un certain moment, d'essayer de l'y rattacher, ou, lors même qu'il le rangeait définitivement dans la seconde classe, d'employer à le peindre des couleurs encore empruntées à la sphère idéale et qui ressemblent trop à des rayons. Pindare, ayant à célébrer je ne sais lequel de ses héros, s'écriait au début: «Je te frappe de mes couronnes et je t'arrose de mes hymnes...» Quand le héros est tout à fait inconnu, le poëte peut, jusqu'à un certain point, faire de la sorte, il n'a guère à craindre d'être démenti; mais quand il s'agit d'un académicien d'hier, d'un auteur de comédies et d'opéras-comiques auxquels chacun a pu assister, d'un rédacteur de journal qu'on lisait chaque matin, il y a nécessité, même pour le poëte, de condescendre à une biographie plus simple, plus réelle, et de rattacher de temps en temps aux choses leur vrai nom. Cette nécessité, cette convenance, qui est à la portée de moindres esprits, devient quelquefois une difficulté pour des talents supérieurs beaucoup plus faits à d'autres régions. On a dit de Montesquieu qu'on s'apercevait bien que l'aigle était mal à l'aise dans les bosquets de Gnide: nous sera-t-il permis de dire que l'auteur d'Éloa a souvent dû être fort empêché en voulant déployer ses ailes de cygne dans la biographie de l'auteur de Joconde et des Deux Gendres? De là bien des contrastes singuliers, des transpositions de tons, et tout un portrait de fantaisie. Nous avons beaucoup relu M. Étienne dans ces derniers temps; nous en parlerons très-brièvement en le montrant tel qu'il nous paraît avoir réellement été.