Nous pourrions multiplier ces citations accablantes: «Rien dans ce monde ne ressemble au roi,» écrit-elle en le résumant d'un mot. Tel était Louis XV dans toute sa force et dans toute sa virilité, à la veille de ce qu'on a appelé son héroïsme: ce qu'il devint après trente années encore d'une mollesse croissante et d'un abaissement continu, on le va voir lorsque, dans sa peur de la mort, il tirera la langue quatorze fois de suite pour la montrer à ses quatorze médecins, chirurgiens et apothicaires[307].

Note 307:[ (retour) ] Ce que j'ai lu de plus favorable à Louis XV est dans un petit écrit intitulé: Portraits historiques de Louis XV et de Mme de Pompadour, faisant partie des oeuvres posthumes de Charles-Georges Leroy, pour servir à l'histoire du siècle de Louis XV; Paris, chez Valade, imprimeur, rue Coquillière, au X (1802). L'auteur, qui avait eu l'occasion de voir continuellement Louis XV dans ses chasses dont il était lieutenant, parle de ce roi d'un ton de vérité plutôt bienveillante; mais il insiste autant que personne sur sa timidité; sa défiance de lui-même, son impuissance totale de s'appliquer, et cette inertie, cette apathie incurable qui ne fit que croître avec les années.

On ne peut s'empêcher de penser, à bien regarder la situation de la France au sortir du ministère du cardinal de Fleury, que si le duc de Choiseul et Mme de Pompadour elle-même n'étaient venus pour s'entendre, et redonner quelque consistance et quelque suite à la politique de la France, la révolution, ou plutôt la dissolution sociale, serait arrivée trente ans plus tôt; tant les ressorts de l'État étaient relâchés! Et la nation, les hommes de 89, qui se formaient à l'amour du bien public, à l'aspect de toutes ces bassesses, n'auraient pas été prêts pour ressaisir les débris de l'héritage et donner le signal d'une ère nouvelle.

Il y avait, rappelons-le pour ne pas être injuste dans notre sévérité, il y avait, au sein de ce Versailles d'alors et de cette Cour si corrompue, un petit coin préservé, une sorte d'asile des vertus et de toutes les piétés domestiques dans la personne et dans la famille du Dauphin, père de Louis XVI. Ce prince estimable et tout ce qui l'entourait, sa mère, son épouse, ses royales soeurs, toute sa maison, faisaient le contraste le plus absolu et le plus silencieux aux scandales et aux intrigues du reste de la Cour. Il serait touchant de rapprocher les détails de sa fin prématurée, et sa mort si courageusement chrétienne, de la triste agonie du roi son père. On raconte qu'à son dernier automne (1765), ayant désiré revoir à Versailles le bosquet qui portait son nom et dans lequel s'était passée son enfance, il dit avec pressentiment, en voyant les arbres à demi dépouillés: «Déjà la chute des feuilles!» Et il ajouta aussitôt: «Mais on voit mieux le ciel!» Nous avons en ce moment sous les yeux une suite d'anecdotes et de particularités intéressantes sur ce fils de Louis XV, qu'a rassemblées M. Varin, conservateur à la bibliothèque de l'Arsenal, et nous y reviendrons peut-être quelque jour; mais aujourd'hui il nous a paru utile de présenter isolément, et sans correctif, le spectacle d'une mort beaucoup moins belle, et qui, dans ses détails les plus domestiques (c'est le lot des monarchies absolues), appartient de droit à l'histoire.

Le Dauphin, fils de Louis XV, quelque hommage qu'on soit disposé à rendre à ses qualités et à ses vertus, n'était pas de ceux desquels on peut dire autrement que par une fiction de poète: Tu Marcellus eris; tout en lui révèle un saint, mais c'était un roi qu'il eût fallu à la monarchie et à la France. Louis XVI, héritier des vertus de son père, ne sut pas être ce roi, et rien n'autorise à soupçonner que le père lui-même, s'il eût vécu, eût été d'étoffe à l'être. Il reste clair pour tous qu'avec Louis XV mourant, la monarchie était condamnée déjà, et la race retranchée. Voyons donc comment Louis XV était en train de mourir.

On ne dira pas: Voilà comment meurent les voluptueux, car les voluptueux savent souvent finir avec bien de la fermeté et du courage. Louis XV ne mourut pas comme Sardanapale, il mourut comme mourra plus tard Mme Dubarry, laquelle, on le sait, montée sur l'échafaud, se jetait aux pieds du bourreau en s'écriant, les mains jointes: «Monsieur le bourreau, encore un instant!» Louis XV disait quelque chose de tel à toute la Faculté assemblée.

Et quel était donc celui qui va épier et prendre ainsi sur le fait les pusillanimités et les misères du maître durant sa maladie suprême? Dans cette ancienne monarchie, les rois et les grands ne songeaient pas assez à qui ils se révélaient ainsi dans leur déshabillé et dans leur ruelle. Parmi cette foule de courtisans qui se livraient au torrent de chaque jour, et qui songeaient à profiter de ce qu'ils observaient sans le dire, il se rencontrait parfois des écrivains et des peintres, des moralistes et des hommes. Qu'on relise les surprenantes et incomparables pages de Saint-Simon où revivent les scènes si contrastées de la mort du grand Dauphin: les princes avaient parfois de tels historiographes à leur Cour sans s'en douter. Les Condé logeaient dans leur hôtel La Bruyère. La duchesse du Maine avait parmi ses femmes cette spirituelle Delaunay qui a écrit: «Les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces, qu'on voit le jour au travers; c'est une belle étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» Et encore: «Elle (la duchesse du Maine) a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que les princes étaient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes.» C'est en effet dans cet esprit qu'il faut étudier les grands, surtout depuis qu'on a appris à connaître les petits: ce n'est pas tant comme grands que comme hommes qu'il convient de les connaître. De tout autres qu'eux à leur place auraient fait plus ou moins de même. La vraie morale à en tirer, c'est, sans s'exagérer le présent, et tout en y reconnaissant bien des grossièretés et des vices, de ne jamais pourtant regretter sérieusement un passé où de telles monstruosités étaient possibles, étaient inévitables dans l'ordre habituel.

L'homme qui a écrit les pages qu'on va lire n'est pas difficile à deviner et à reconnaître: son grand-père (lui-même nous l'indique) était collègue d'un duc de Bouillon durant la maladie du roi à Metz, en 1744, et le voilà qui se trouve à son tour côte à côte d'un duc de Bouillon dans cette maladie royale de 1774. Il nomme chacun des principaux seigneurs qui sont en fonction autour de lui, et s'en distingue; il n'est donc ni le grand-chambellan (M. de Bouillon), ni le premier gentilhomme de la chambre (M. d'Aumont); ce ne peut être que leur égal, le grand-maître de la garde-robe en personne, M. le duc de Liancourt, qui avait alors la survivance du duc d'Estissac, son père, et qui en exerçait la charge; c'est celui même que tout le monde a connu et vénéré sous le nom de duc de La Rochefoucauld-Liancourt, et qui n'est mort qu'en mars 1827. Voilà le témoin, un des plus vertueux citoyens, un homme de 89, tel qu'il s'en préparait à cette époque dans tous les rangs, et particulièrement au sein de la jeune noblesse éclairée et généreuse. De pareils spectacles, il faut en convenir, étaient bien propres à exciter de nobles coeurs et à leur donner la nausée des basses intrigues. Si l'on veut connaître le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, sa vie est partout, son souvenir revit dans de nombreuses institutions de bienfaisance. Ce fut lui qui, grâce à cette intime charge de grand-maître de la garde-robe, pénétrant de nuit jusqu'à Louis XVI, le faisant réveiller pour lui apprendre la prise de la Bastille, et lui entendant dire comme première parole: C'est une révolte! lui répondit: Non, Sire, c'est une révolution! Tel est l'homme qui, jeune et condamné par les devoirs de sa charge à subir le spectacle des derniers moments de Louis XV, eut l'idée de nous en faire profiter. Ami de M. de Choiseul, ennemi du ministère d'Aiguillon et de la maîtresse favorite, il eût pu dire aux approches du danger, comme Saint-Simon à la nouvelle de la mort de Monseigneur: «La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles j'essayois de me rappeler.» A nos yeux comme aux siens, est-il besoin d'en avertir? de pareils récits et les turpitudes mêmes où ils font passer ont un sens sérieux: la nécessité et la légitimité de 89 sont au bout, comme une conséquence irrécusable. La scène où l'on réveille Louis XVI est le contre-coup fatal de celles où, quinze ans auparavant, on suivait la fin honteuse de Louis XV. L'enseignement historique ressort avec toute sa gravité. C'est dans cette conviction qu'en livrant ces pages au public, nous sommes assuré de ne manquer en rien ni à la mémoire ni à la pensée de celui qui les a écrites.

Nous reproduisons la copie qui est entre nos mains, sans chercher à y apporter même la correction, ni à plus forte raison, l'élégance. M. Lacretelle, qui fut attaché au duc de Liancourt, comme secrétaire intime pendant les premières années de la Révolution, a raconté, dans un intéressant chapitre de ses Dix années d'épreuves, comment on vivait à Liancourt, en cette sorte de paradis terrestre, et quelles occupations rurales, bienfaisantes ou littéraires y variaient les heures: «Après de laborieuses recherches, écrit M. Lacretelle, après avoir dépouillé une vaste et touchante correspondance, il (le duc de Liancourt) rédigeait ses Mémoires[308], les soumettait à ma critique, à ma révision. J'avoue que ce fut d'abord pour moi une torture que de chercher des embellissements à un travail tout uni, mais parfaitement conforme au sujet. Mon style me paraissait à moi-même trop ambitieux et trop fleuri. Je voyais bien que l'auteur en portait tout bas le même jugement. Il me dit un jour: Ma prose fait tache dans la vôtre. Ce compliment plus ou moins sincère fut pour moi un avertissement d'user avec réserve de mon métier de polisseur. Plus j'y mis de discrétion et d'économie, et mieux nous nous entendîmes.» Nous ne nous sommes pas même cru en droit de nous permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie était évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie provient de celle que possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui, perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a été récemment retrouvée par M. Varin.

15 février 1846.