Note 308:[ (retour) ] Ils ont, par malheur, été détruits.

MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

La maladie d'un roi, d'un roi qui a une maîtresse, et une c... pour maîtresse, d'un roi dont les ministres et les courtisans n'existent que par cette maîtresse, dont les enfants sont opposés d'intérêts et d'inclination à cette maîtresse, est une trop grande époque pour un homme qui vit et qui est destiné à vivre à la Cour, pour ne pas mériter toutes ses observations. C'est d'ailleurs un événement à peu près unique dans la vie, et qui sert plus qu'aucun autre à la connaissance parfaite de cette classe d'hommes qu'on appelle courtisans. Destiné, comme je l'étais, à voir un jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de suivre avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie, et tous les différents mouvements qu'elle devait produire. L'idée que j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second accès de fièvre, rendait à ma curiosité ce moment intéressant, il me l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que je regardais comme certain, de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un ministre odieux, qui devait être la suite nécessaire du renvoi de cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa vigueur, paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout à coup il arriva au moment où on s'y attendait le moins.

Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, étant à Trianon de la veille, se sentit incommodé de douleurs de tête, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et revint à Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez Mme Dubarry, où il prit plusieurs lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à souper, et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuit des douleurs qu'il avait ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier[310] fut éveillé pendant la nuit; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent au roi; il fit éveiller Mme Dubarry. Cependant cette inquiétude du roi ne paraissait encore point fondée, et Lemonnier, qui connaissait sa disposition naturelle à s'effrayer de rien, regardait cette inquiétude plutôt comme un effet ordinaire d'une telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyait avec les mêmes yeux les douleurs dont le roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens douillets; ils sont comme les menteurs: à force d'avoir abusé de la crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devraient réellement l'être. Mme Dubarry, qui connaissait le roi comme Lemonnier, pensait comme lui sur la réalité des douleurs dont le roi se plaignait et s'inquiétait, mais regardait comme un avantage pour elle les soins qu'elle pourrait lui rendre, et l'occupation qu'elle pourrait lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A...[311] la servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avait d'entrer chez le roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. C'est là où commence l'histoire des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette lâche espèce d'hommes qui n'ont pas même le courage d'être bas et vils pour leurs intérêts, et dont la platitude est toujours au service de celui qui a l'apparence de la faveur.

Note 309:[ (retour) ] 1774.

Note 310:[ (retour) ] Premier médecin ordinaire.

Note 311:[ (retour) ] Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui était d'année en 1774.

Cependant il était trois heures, et personne n'avait encore pu pénétrer chez le roi. On n'en savait qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiraient on jugeait le roi seulement incommodé d'une légère indisposition. Mme Dubarry en avait fait part à M. d'Aiguillon, qui était à Versailles, et avait, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le roi à Trianon tant que durerait cette incommodité. Elle passait par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisait son aversion contre M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames, en écartant le roi d'eux, et rendait vis-à-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où était Lemonnier de la suite de cette incommodité, l'embarras dont était dans une chambre aussi petite le service du roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour prolongé devait être, rien ne pouvait déranger Mme Dubarry de ce projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prêtait de toute sa bassesse, et n'avait même mandé à personne l'état du roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle voudrait prendre. La famille royale n'en était même pas instruite par lui, mais elle l'était d'ailleurs; et n'osant pas venir, comme elle l'aurait voulu, pénétrer dans son intérieur pour savoir de ses nouvelles, elle se bornait à désirer qu'on le déterminât à revenir à Versailles. La Martinière[312], sur la nouvelle de l'incommodité du roi, qui s'était répandue, avait accouru à Trianon, et y trouva le parti pris d'y faire rester le roi jusqu'à sa parfaite guérison, que l'on jugeait devoir être dans deux ou trois jours, cette incommodité n'étant alors jugée qu'une forte indigestion. Quelque désir qu'eût Lemonnier de faire revenir le roi à Versailles, il n'avait pas la force de s'opposer à la volonté de Mme Dubarry. Sa position, et plus encore son caractère, l'engageaient à tout ménager, et, ne voulant rien mettre contre lui, il ne pouvait pas avoir cette conduite franche et assurée, cette décision ferme et inébranlable qu'a l'honnêteté désintéressée. Le caractère brusque et décidé de La Martinière lui donnait cette force. Ce vieux serviteur du roi avait, depuis qu'il lui était attaché, pris l'habitude de lui parler avec une liberté qui tenait de la familiarité, et même souvent de l'indécence. Il ne s'était jamais adressé qu'au roi pour tout ce qu'il avait obtenu de lui, et avait pris sur son esprit un ascendant qui le faisait réussir dans tout ce qu'il lui demandait, et qui même l'en faisait craindre. Il s'était, quatre ans auparavant, opposé à l'arrivée de Mme Dubarry. Il savait qu'il lui déplaisait et, sans s'en embarrasser, il n'agissait pas plus contre elle qu'en sa faveur. La résolution où il trouva le roi de demeurer à Trianon ne l'empêcha pas de travailler fortement à l'en détourner, et il y réussit avec facilité; car le roi, qui n'avait jamais eu dans sa vie que la volonté des autres, n'avait pas plus la sienne dans ce moment. Il fut donc décidé, malgré le désir obstiné de Mme Dubarry, que le roi partirait pour Versailles dès que les carrosses qu'on avait envoyé chercher seraient arrivés. Pour donner une idée de la manière brusque et souvent grossière dont La Martinière parlait au roi, je rapporterai que le roi, déterminé à suivre son avis, lui disait, en lui parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces: «Je sens qu'il faut enrayer.»—-«Sentez plutôt, lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer

Note 312:[ (retour) ] Premier chirurgien du roi.

M. de Beauvau, M. de Boisgelin, M. le prince de Condé, qui, par le manège de M. d'Aumont dont j'ai parlé, n'avaient pas encore pu voir le roi de la journée, le virent enfin à quatre heures; et quoiqu'ils le trouvassent très-affaissé, très-inquiet et très-plaignant, ils jugèrent son état moins inquiétant et moins douloureux qu'il ne le disait, toujours par la connaissance de sa pusillanimité. Cependant les voitures étaient arrivées, et le roi s'était laissé porter dans son carrosse, se plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de coeur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion qu'ils avaient de sa faiblesse et de sa peur; et il n'y avait personne à Trianon ou à Versailles qui imaginât encore que l'incommodité du roi pût être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti que le roi avait resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il était revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'était couché en arrivant. Tous les princes, tous les grands officiers arrivèrent; j'arrivai comme les autres, mais sans beaucoup d'empressement, parce que je voulais voir, avant de partir de Paris, une personne qui me tenait plus au coeur que le roi et toute la Cour, et que par parenthèse je ne vis pas[313]. Je trouvai à mon arrivée le roi couché. Lemonnier, que je vis, me dit qu'il espérait, comme tout le monde, que la fièvre du roi cesserait dans la nuit, mais que son affaissement lui faisait craindre que non, et qu'alors le lendemain matin il lui demanderait du secours et de choisir un renfort de médecins. J'appris aussi que la famille royale, qui était venue le voir à son arrivée, n'y était restée qu'un instant, et que le roi lui avait dit qu'il l'enverrait chercher quand il voudrait la voir. Tout cela était l'effet des persécutions de Mme Dubarry, qui, enragée du retour du roi à Versailles, voulait se renfermer avec lui autant qu'il serait possible, et en exclure ses enfants. Quand je dis que Mme Dubarry voulait, j'entends que M. d'Aiguillon voulait; car cette femme, comme les trois quarts de celles de son espèce, n'avait jamais eu de volonté. Toutes ses volontés se bornaient à des fantaisies, et toutes ses fantaisies étaient des diamants, des rubans, de l'argent. L'hommage de toute la France lui était à peu près indifférent. Elle était ennuyée de toutes les affaires dont son odieux favori voulait qu'elle se mêlât, et n'avait de plaisir qu'à gaspiller en robes et en bijoux les millions que la bassesse du contrôleur général lui fournissait avec profusion; soit crainte, soit goût, soit faiblesse, elle était entièrement livrée aux volontés despotiques de M. d'Aiguillon, qui, s'en étant servi quatre ans plus tôt pour se tirer des horreurs d'un procès criminel, l'avait employée depuis pour l'aider à se venger de tous ses ennemis, c'est-à-dire de tous les gens honnêtes, et pour se servir de tout le crédit qu'elle avait sur la faiblesse apathique du roi. Il lui avait conseillé de tenir le roi à Trianon; il la pressait actuellement de s'enfermer le plus souvent avec lui, et d'en écarter les princes et Mesdames. Il lui conseillait aussi de s'appliquer à ne faire appeler que tard ceux qui avaient droit d'entrer chez le roi et d'obtenir de lui qu'il les fit sortir de bonne heure. Il voulait qu'il ne fût livré qu'à elle et à ceux qu'elle y introduirait, te roi, comme je l'ai dit, avait déjà fait acte de soumission en disant à ses enfants de ne pas revenir sans qu'il les envoyât chercher. Il l'avait fait encore en n'appelant ses grands-officiers à Trianon qu'à quatre heures, et en les congédiant à neuf heures et demie; et voilà vraisemblablement ce qui se serait passé pendant le cours de la maladie du roi, si elle se fût prolongée sans devenir plus grave.