Assembler, soutenir et mettre en jeu à la fois dans un instant donné le plus de rapports, agir en masse et avec concert, c'est là le difficile et le grand art, qu'on soit général d'armée, orateur ou écrivain. Il y a des généraux qui ne peuvent assembler et manoeuvrer plus de dix mille hommes, et des écrivains qui ne peuvent manier qu'une ou tout au plus deux idées à la fois.

Il y a des écrivains qui ressemblent au maréchal de Soubise dans la guerre de Sept Ans: quand il avait toutes ses troupes rassemblées sous sa main, il ne savait qu'en faire, et il les dispersait de nouveau pour mieux se faire battre. Je connais ainsi des écrivains qui, avant d'écrire, congédient la moitié de leurs idées, et qui ne savent les exprimer qu'une à une: c'est pauvre. C'est montrer qu'on est embarrassé de ses ressources mêmes.

XXIV

L'homme ne fait jamais, en définitive, que ce à quoi il est obligé. Ceux qui ont la parole si prompte et si sûre sont tentés de rester un peu superficiels et de ne pas creuser les pensées.

Ceux qui, en tout sujet, ont par l'éloquence une grande route toujours ouverte, se croient dispensés de fouiller le pays.

XXV

De même qu'un arbre pousse inévitablement du côté d'où lui vient la lumière et développe ses branches dans ce sens, de même l'homme, qui a l'illusion de se croire libre, pousse et se porte du côté où il sent que sa faculté secrète peut trouver jour à se développer. Celui qui se sent le don de la parole se persuade que le gouvernement de tribune est le meilleur, et il y tend; et ainsi de chacun. En un mot, l'homme est instinctivement conduit par sa faculté à se faire telle ou telle opinion, à porter tel ou tel jugement, et à désirer, à espérer, à agir en conséquence.

XXVI

On peut avoir un idéal plus grand que soi, mais chacun fait commencer le joli au point où il sait atteindre lui-même.

XXVII