Aujourd'hui, en réimprimant ce volume dans la collection acquise par MM. Garnier, j'en fais le tome III des Portraits littéraires, auxquels il se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.

Décembre 1862.

THÉOCRITE

I

La poésie grecque, qui commence avec Homère, et qui ouvre par lui sa longue période de gloire, semble la clore avec Théocrite; elle se trouve ainsi comme encadrée entre la grandeur et la grâce, et celle-ci, pour en être à faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entière et suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce d'agréables poëtes; il n'y en aura plus de grands. «La lie même de la littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat;» c'est ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poëtes d'anthologie qui suivent. Mais Théocrite appartient encore à la grande famille; il en est par son originalité, par son éclat, par la douceur et la largeur de ses pinceaux. Les suffrages de la postérité l'ont constamment maintenu à son rang, et rien ne l'en a pu faire descendre. A un certain moment, les mêmes gens d'esprit qui s'attaquaient à Homère se sont attaqués à Théocrite. Tandis que Perrault prenait à partie l'Iliade, Fontenelle faisait le procès aux Idylles; il n'y a pas mieux réussi. C'est toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi supérieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand qu'il était, qu'en ce parallèle des anciens et des modernes il y avait des genres dans lesquels les anciens devaient presque nécessairement avoir la prééminence, quelle que fût la revanche des modernes sur d'autres points. Lui qui a si ingénieusement et si justement comparé la suite des âges et des siècles à la vie d'un seul homme, lequel, existant depuis le commencement du monde jusqu'à présent, aurait eu son enfance, sa jeunesse, sa maturité, comment n'a-t-il pas reconnu que cet âge de jeunesse qu'il rejetait dans le passé était en effet le plus propre à un certain épanouissement naturel et riant, dont l'à-propos ne se retrouve plus? Un vieux poëte du seizième siècle (Pontus de Thyard), ayant à définir les Grâces, l'a fait en des termes qui reviennent singulièrement à ma pensée: «Des trois Grâces, dit-il, la première étoit nommée Aglaé, la seconde Thalie, et la tierce, Euphrosyne. Aglaé signifie splendeur, qu'il faut entendre pour celle grâce d'entendement qui consiste au lustre de vérité et de vertu. Thalie signifie la verde, agréable et gentille beauté: à savoir celle des linéaments bien conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumière de plaire. Euphrosyne est la joie que nous cause la pure délectation de la voix musicale et harmonieuse.» Sans insister sur les distinctions un peu platoniques du vieil auteur, il me suffit des traductions vives qu'il emploie pour éclairer la discussion même. Car cette Thalie, comme il l'appelle, cette verte et agréable beauté de la muse pastorale, à quel âge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est à sa jeunesse? et Théocrite nous représente bien cette jeunesse finissante, qui se retourne une dernière fois et ressaisit comme d'un coup d'oeil tous ses charmes avant de s'en détacher. Fontenelle a beau définir la maturité actuelle du monde une virilité sans vieillesse, et dans laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci, n'étaient pas autres que les gens de goût, Fontenelle lui-même semble reconnaître son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit: «Quoi qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poëtes bucoliques.» Ils l'ont résolu en effet, et, comme quiconque remonte sincèrement à la source est aussitôt de leur sentiment, l'arrêt toujours rajeuni ne saurait manquer de vivre[1].

L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout temps et partout; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait à la fin d'une littérature très-cultivée; il vivait, dit-on, à la cour des rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale; il avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était, par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de demi-vérité qui est peut-être la plus favorable à l'imagination. Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer librement; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance; elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective. Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques, sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer? fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes, si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins à cette branche de poésie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et, à la chanson langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets à Cérès pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le coeur de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle des Romains. Mais, à quoi bon la chercher ailleurs? leur véritable idylle originale, nous la possédons; ce sont proprement les Géorgiques. Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants:

Corporaque agresti nudant praedura palaestra;

telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile. Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en quelque sorte sur une matière plus fine, plus déliée, et qui prêtait du moins à cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il célèbre sans cesse, et qui apparaît comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous figure le génie même d'une race douée de légèreté, d'allégresse et de mélodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis à l'entour de Cincinnatus. Il semble plutôt que l'antique esprit d'Hésiode, esprit grave, religieux, positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait passé de bonne heure dans la forte Étrurie, et que de ce côté il ait fait longtemps la seule part de poétique héritage.

Note 1:[ (retour) ] Voltaire, avec sa promptitude de goût, ne s'y est pas trompé, et il dit dans une lettre: «Ce Théocrite, à mon sens, était supérieur à Virgile en fait d'églogue.»

On sait peu de chose de la vie de Théocrite. Il était né à Syracuse. On calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'année 300 ou 305 avant Jésus-Christ. Il alla, jeune, étudier dans l'île de Cos, sous l'illustre poëte Philétas, qui, tout l'indique, était dans l'élégie ce que Théocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre tous. Auprès de Philétas étudiait aussi le fils de Ptolémée Lagus, qui allait régner bientôt sous le nom de Philadelphe. Il était du même âge que Théocrite, et un peu plus jeune peut-être. Y eut-il là entre le jeune prince et le poëte une de ces confraternités d'études aussi puissantes dans l'antiquité que dans les temps modernes? M. Adert, dans une thèse sur Théocrite, que j'ai sous les yeux, l'a ingénieusement conjecturé, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de là, on perd de vue le poëte. Alla-t-il tout d'abord à Alexandrie, comme de doctes éditeurs l'ont pensé? On voit qu'à un certain moment, revenu en Sicile, il songea pour sa fortune à se tourner vers Hiéron de Syracuse. La pièce qui porte cette adresse, très-belle, mais assez amère, et où il exprime ses plaintes encore plus que ses espérances, semble prouver qu'il n'avait guère prospéré dans l'intervalle, et que la confraternité d'études avec Ptolémée Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profité. En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à Alexandrie? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos? On n'a sur tout cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord. Sortons vite de ce dédale, qui n'est pas fait pour nous. Les poésies de Théocrite, qui avaient couru de son vivant, furent réunies pour la première fois, quelque temps après lui, par un grammairien du nom d'Artémidore, qui lui rendit, toute proportion gardée, le même service qu'Aristarque rendit à Homère. Cet Artémidore mit en tête de son édition un distique qui disait: «Les Muses bucoliques étaient autrefois errantes; les voilà maintenant toutes ensemble d'une même étable, d'un même troupeau.» On est tenté de se demander déjà, d'après l'inscription, si cette première édition était tout authentique, et sans mélange de pièces étrangères à Théocrite. Quand on fait rentrer ainsi à l'étable génisses ou chèvres depuis longtemps éparses à la ronde, on court risque d'en prendre par mégarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de prêter au riche et de gratifier le puissant? Ce qui frappe à une simple lecture dans le recueil des trente pièces attribuées à Théocrite (je ne parle pas des petites épigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a guère que la première moitié qui appartienne au genre bucolique pur, et qui justifie entièrement l'idée d'originalité attachée au nom du poëte. On ne peut s'empêcher non plus de remarquer que les scholies ou commentaires qu'on possède, et qui ont été compilés d'après les plus anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient cru marcher avec le vrai Théocrite que jusque-là. On a soulevé et discuté toutes ces questions, on a trouvé des réponses. Mais, dans l'état actuel de la critique, et à moins de découverte de quelque manuscrit qui soit, par rapport à Théocrite, ce que le manuscrit découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins quelques-unes encore du poëte, et que la plupart ne sont pas indignes de lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'oeuvre elle-même. Pour plus de netteté, nous diviserons notre examen en trois parts: 1° nous parcourrons les pièces purement pastorales, celles qui nous manifestent Théocrite comme le maître incomparable du genre; 2° nous insisterons sur quelques morceaux plus élégiaques qu'idylliques, mais d'une extrême beauté, tels que la Magicienne, le Cyclope, et dans lesquels Théocrite s'est placé au premier rang parmi les peintres de la passion; 3° enfin, si nous voulions être complet, nous aurions à dire quelque chose des pièces de divers genres, héroïques, épiques, satiriques, dont quelques-unes (comme les Syracusaines), moins originales peut-être au temps de Théocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des tableaux de moeurs au naturel. Voilà un bien grand cadre que nous nous traçons. Les premières parties, faut-il l'avouer? sont celles qui nous attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-être à notre portée: c'est par là que nous commencerons, dussions-nous faire comme les anciens scholiastes eux-mêmes et nous arrêter à moitié chemin.