Les pièces pastorales, qui se présentent les premières et les plus originales du recueil de Théocrite, sont à la fois d'une variété qui ne laisse rien à désirer. On peut dire à la lettre de la flûte du poëte, comme il le dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flûte à neuf voix; tous les tons s'y trouvent[2]. La première idylle, par exemple, est du ton plein et moyen de la poésie bucolique. D'autres idylles montent ou descendent: la quatrième, par exemple, entre Battus et Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie fredonnée à peine, un peu maigre et agreste de propos, et très-voisine de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que racheté aussitôt après la charmante mélodie des deux jeunes bouviers adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter à l'unisson. Mais ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette flûte aux neuf voix, me paraît sans contredit l'adorable idylle entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, de même que le morceau où ce ton monte, éclate et se déploie avec le plus de plénitude et de richesse, est l'admirable chant des Thalysies ou Fêtes de Cérès, et la description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en détail de ces divers tons; nous en toucherons pourtant quelques-uns.

Note 2:[ (retour) ] Voir, dans le joli roman de Daphnis et Chloé (liv. II), l'endroit où le bon Philétas montre aux beaux enfants tout l'artifice du syrinx.

L'idylle première pose tout d'abord la scène, et retrace, vivement aux yeux l'ensemble du paysage qui va être le théâtre habituel de ces luttes pastorales. Dès le premier vers, on entend le bruissement du pin qui chante près des sources: le berger Thyrsis, s'adressant à un chevrier dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi à chanter. On est au milieu du jour; Thyrsis lui montre un tertre abrité, en le lui décrivant, et l'invite à s'y asseoir, tandis que lui il aura soin du troupeau. Mais le chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il craindrait de réveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir à cette heure du jour; il lui indique de préférence un autre lieu ombragé, où président des dieux plus indulgents, Priape et les Nymphes des fontaines; et à son tour il le prie de chanter. Ces images de lieux sont à la fois grandes et distinctes. On sent, même avec une oreille à demi profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête à peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est grandiose et sonore; il est plein; il réfléchit la verdure, le calme, la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne comprends pas de peinture, a dit un grand écrivain qui est peintre lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette lumière. Si je voulais donner idée de l'impression que j'en reçois, je n'aurais qu'à rappeler ce vers de Virgile:

Pascitur in magna silva formosa juvenca;

et cet autre vers de Lucrèce:

Per loca pastorum deserta atque otia dia.

La première partie de cette idylle est donc toute calme et riante: pour mieux décider Thyrsis à chanter les couplets qu'il lui demande, le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante description, et il y complète par les paroles l'intention des ciselures; puis il finit par cette réflexion mélancolique, qui sert comme de transition au chant funèbre de la seconde partie: «Allons, chante, ô mon bon! car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'Érèbe, qui fait tout oublier.» Suivent les couplets où Thyrsis déplore la mort de Daphnis, de ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la vengeance de Vénus. On retrouve là tant d'images prodiguées et usées depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraîches et à leur source. Les imprécations du mourant contre Vénus, qui est accourue en personne pour jouir de son agonie, exhalent l'énergique passion. De même qu'Hippolyte expirant n'a recours qu'à Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne à sa dernière heure, et il ne veut remettre sa flûte à l'haleine de miel à personne autre qu'à lui.

Hommes et poëtes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flûte qu'au dieu, et qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que lui-même il s'en va? Après moi le déluge! Les Grecs disaient: Après moi l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le monde saurait-il aller sans nous? Plus on porte vivant au dedans de soi le sentiment de poétique immortalité, plus on est prêt à se révolter contre cette insensibilité de la nature, et contre cette immortalité suprême qui la laisse indifférente à notre départ, et aussi belle, aussi jeune après nous que devant. Bien des poëtes modernes ont rendu ce déchirant contraste: les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux mêmes pensées.

La première idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit, à la fois douce et grave, et composée avec art, mérite le rang qu'elle occupe en tête du recueil; un ancien a eu raison de dire qu'elle justifie ce mot de Pindare: «A l'entrée de chaque oeuvre, il faut placer une figure qui brille de loin.»

Si je pouvais me donner toute carrière[3], j'aurais peine à ne pas aller droit, comme la chèvre, aux parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux endroits escarpes de Théocrite, à cette idylle quatrième, par exemple, qui semblait si peu en être une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait le plus saillant vers la fin est une épine que l'un des interlocuteurs s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la traduction mot à mot, en tâchant d'en faire saisir le parfum champêtre et comme l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premières idylles de Théocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est déjà être infidèle que d'en détacher une ou deux isolément), je traduirais, dis-je, en entier l'idylle sixième, toute poétique, et dans laquelle les deux bouviers adolescents ou pubères à peine, Damoetas et Daphnis, se mettent à chanter les agaceries de la nymphe Galatée, qui jette des pommes au troupeau et au chien de Polyphème, et les coquetteries du cyclope, qui fait semblant à son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrière les saules que fuit Galatée, comme chez Virgile, c'est dans la mer qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est; et la belle vague, apaisant son bouillonnement, la laisse voir à la nage sur la grève: le chien est là qui regarde vers la mer en aboyant. Après l'idylle quatrième, qui était un peu maigre, après l'idylle cinquième, qui était surtout piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette manière de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.