Note 3:[ (retour) ] C'était pour le Journal des Débats que j'écrivais ces articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.

J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais Théocrite lui-même l'a surpassée. La huitième idylle, entre les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, est peut-être la plus caractéristique du genre pastoral pur, la plus véritablement charmante, la plus simple et la plus innocente aussi, placée aux limites de l'enfance et de l'adolescence. Nulle églogue ne respire davantage la félicité de la campagne, l'abandon et la joie facile; il s'y mêle la plus naïve rougeur d'enfant et les premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de l'Orphée des bergers que le poëte s'est complu à peindre: il y a du Raphaël dans ce tableau. Virgile en a rendu quantité de traits délicats, non pas tous cependant.

Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de boeufs était la plus considérée entre toutes celles des autres conducteurs de troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis, surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose? Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.» Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne me vaincras jamais, même quand tu chanterais à en mourir.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce mot de mourir dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue; mais ici ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur donnent de la réalité jusque dans l'idéal; c'est le caractère constant de Théocrite. Ménalcas demande quel prix on déposera pour le vainqueur: Daphnis propose un petit veau contre un agneau déjà grand. Ménalcas, qui n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Ménalcas ou dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'eût été un vrai coutre-sens; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette réponse naïve, mais gênée, à l'enfant à demi divin qui va devenir le premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel, reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir, d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez indifféremment semées.

Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit. Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes: «Et moi aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?»—«Si nous appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux, le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier arrive, et la lutte commence.

On peut dire qu'un seul et même motif règne à travers tout ce chant et en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème; Daphnis le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté, de manière à faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle: «Vallons et vous, fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond sur les mêmes idées, sur le même rhythme, il renchérit gaiement; mais ses vers enchanteurs, s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie, et cette supériorité fugitive ne se saurait rendre: «Fontaines et plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs à l'égal des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Ménalcas amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans; ils en parlent toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet: «Partout le printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que voici serait assez pour lui assurer le triomphe: «Je ne souhaite point d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux confondus, et devant nous la mer de Sicile!» Voilà ce que j'appelle le Raphaël dans Théocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui couronne tout.

La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante; car dans le dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond.

Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: «Les brebis, ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de nouveau.» —Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira: «Et moi aussi, hier, une jeune fille aux sourcils joints, me voyant du bord de l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire: «Qu'il est beau! qu'il est beau!» Malgré cela, je ne lui répondis pas une parole amère; mais, baissant les yeux à terre, j'allai mon chemin.» Ici l'enfant rentre bien dans son rôle; il parle avec sa pudeur ingénue et encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu, comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère; mais l'autre se consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il épousa la nymphe Naïs.»

Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée s'adresse à Diane, la déesse virginale: «Déesse, déesse, tu me fuis! pour combien de temps?—Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais plus!»

Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite n'est un poëte supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à la reine des Églogues, aux Thalysies.

II