Les Thalysies, comme qui dirait fêtes verdoyantes, se célébraient en l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer, et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis. Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens, s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de loin qu'avec la beauté de l'attitude.

Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que nous ne rendrons pas.—«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de Cérès, —deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.—«Nous n'avions pas encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses, Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait une blonde peau de bouc à longs poils, qui sentait encore la présure; autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier, et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le rire jouait sur sa lèvre.»

Au sujet de cette peau qui sent encore la présure, et que je n'ai pas voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner; ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion, comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi, quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois, que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui. Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste, ardente pourtant, et une espérance généreuse:

«Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent; mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.—-Ainsi je parlais exprès; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»

Note 4:[ (retour) ] Dans l'Épitaphe de Bion par Moschus, on retrouve (vers 97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était brillant à voir avec le regard souriant, maintenant il verse des pleurs.»

Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: Me quoque dieunt vatem pastores...; ils nous frappent davantage ici comme se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: Et moi aussi je suis une bouche brûlante des Muses!

Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»—Ainsi la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition que de se voir accueilli par eux; il se sépare des criailleurs de son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs, qui disaient que c'était bien assez pour tous d'un seul Homère. Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands, il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.

Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages, très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie: «O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs, divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.

Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du bienheureux Comatas. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de Coincy à Théocrite.

Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu; maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de «Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle commence à cet endroit: