Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander, quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs, et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel auteur de l'Anthologie, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin, avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant, indifféremment.

L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle. Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut, à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge, qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai sens et toute sa portée.

On vient de voir dans les Poésies de François Ier qu'une des pièces qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de toute la fin du siècle, O nuit, jalouse nuit, qui est la contre-partie de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le traducteur.

Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous dira dans une épigramme qui a pour titre: De son amour:

Je n'aime ny la pucelle,

Elle est trop verte...

Je renvoie au feuillet 15 des Passe-temps. Pour le coup, on croit avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme d'Orestes qu'on peut lire dans l'Anthologie[12], et que Grotius a aussi traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi que Baïf.

Note 12:[ (retour) ] Anthol. palat., V, 20.

Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de Larivey. Il les donne pour les avoir faites à l'imitation des anciens grecs, latins et modernes italiens voilà qui est franc; mais, en ces termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce Larivey, sous son air champenois, fils naturel d'un des Giunti, fameux imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de son père (l'arrivé, advena). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom, il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement. Grosley avait noté le fait pour la comédie des Tromperies, littéralement traduite des Inganni de Nicolo Secchi. Il en est de même de la pièce qui a pour titre la Veuve; il l'a prise tout entière, sauf quelques suppressions, de la Vedova de Nicolo Buonaparte, bourgeois florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette Vedova originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. Les Jaloux encore sont traduits de i Gelosi, comédie de Vincenzo Gabiani, gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons artisans du franc et naïf langage.

Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit recueil des Poésies de Bonaventure dès Periers, le poëte valet de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: les Roses, dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.