Note 37:[ (retour) ] Lettre 27e.
Les Lettres du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les Caractères de La Bruyère. Un premier ouvrage, les Conversations du M. de C. et du C. de M. (du maréchal de Clérembaut et du chevalier de Méré) avait paru en 1669, l'année même des Pensées de Pascal. L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites dissertations sur la Justesse, sur l'Esprit, sur la Conversation, sur les Agréments; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit: «C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en rappelle pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse de Mme de Maintenon ou de Pascal.
Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques; c'est incroyable de ton:
«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde...»
Et plus loin, sur la division à l'infini:
«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»
Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:
«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les méchaniques, ce que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de alea de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»
Note 38:[ (retour) ] La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son spiritualisme outré. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé dans le monde (1651-1654).—Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M. F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, la Liberté de penser, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.
Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit contre la division à l'infini, se juge lui-même, et qu'un tel homme, évidemment, était beaucoup trop occupé des agréments du monde visible pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne des esprits fins par opposition aux esprits géométriques, de ces «esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.» On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].